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Hier encore nous étions seuls

553772578-karl-dietrich-wolff-sds-soixante-huitard-protestation-des-etudiantsIl leva la main pour indiquer qu’il souhaitait prendre la parole.

Il sentit les regards de la foule l’empoigner, alors pour les fuir il se glissa hors de sa chaise, et se fraya un chemin vers l’estrade. Pour les témoins de la scène, ces quelques pas furent vite oubliés, mais pour lui le temps avait ralenti, s’était presque arrêté, et peignait dans sa mémoire des centaines d’images, encapsulait les odeurs, absorbait la chaleur du soleil, gravait le bruit des silences.

Il n’avait pas préparé de discours, il détestait la politique. Sa raison lui criait de faire demi-tour et de retourner s’assoir, et il l’aurait écouté, si comme des milliers d’autres, il n’avait pas ressenti la force de la nécessité.

Ses membres réprimèrent un frisson lorsqu’il atteignit le pupitre, et que, machinalement, il ajusta le micro. Il sentit alors se braquer sur lui les regards pénétrants de l’audience, mille phares aveuglants qui exigeaient de lui, plus encore que de satisfaire leur curiosité, de les éblouir.

« Hier encore, commença-t-il d’une voix étranglée, nous étions seuls. »

Le filet de parole survola les têtes, puis s’évapora. Il reprit, plus fort, pour que tout le monde entende.

«  Hier encore, nous n’imaginions pas qu’un seul évènement – une seule découverte – puisse nous atteindre tous, au-delà des langages, au-delà des cultures, au-delà des lois. En répondant à la question  »sommes-nous seuls dans l’univers ? », cette soudaine révélation aura su résoudre des problèmes millénaires, en créant une pensée plus élevée que toutes celles que nous avions pu inventer pour nous justifier. »

Il sentit sa nervosité disparaître, et poursuivit d’une voix sûre.

« Hier encore il y avait des frontières. Il y avait des pays. Des gouvernements. Des règles.

Aujourd’hui , au lendemain de la nuit la plus époustouflante de l’histoire de l’humanité, que reste-t-il ? »

Il marqua une pause : le temps que les mots s’alignent dans son esprit.

« Une chance, promit-il. Une chance cent fois donnée par le passé, et cent fois perdue. La chance d’être une seule et même espèce, un seul et même peuple. »

« Nous pouvons continuer de croire en des dieux différents, suivre des idées divergentes, nous avons tous les droits d’être en désaccord. Mais il y aura désormais – et cela nul ne pourra l’ignorer – une vérité plus grande. Les évènements d’hier n’ont pas simplement changé la science, la société, le monde ! Ils ont créé un refuge pour la pensée. »

Sans s’en apercevoir, il peuplait ses phrases de silences plus ou moins longs, qui lui donnaient l’air de réfléchir. Mais s’il se taisait parfois, c’était pour écouter la salle, d’où semblait s’élever un bourdonnement sourd. Peut-être était-ce seulement son propre sang qui tambourinait dans ses tempes?

« Aujourd’hui, nous nous sommes levés avec un devoir commun. Le devoir d’accepter.

Nous ne sommes peut-être pas unique dans l’univers.

Nous ne sommes peut-être pas à l’image de Dieu.

Nous ne sommes peut-être, que le fruit du hasard.

Nous devons accepter, pour que l’humanité ait enfin l’opportunité de s’aimer sans rougir, de se voir telle qu’elle est. »

Le microphone amplifia un raclement de gorge qu’il avait négligé d’étouffer.

« Quand, la nuit dernière, continua-t-il, les réseaux sociaux ont lancé cet appel que nous avons presque tous suivi – quand nous nous sommes rendus aux limites de nos états, que nous avons organisé le désordre – nous avons pris de cours les imposteurs. »

« Ce matin, ils vont sortir les armes, museler nos communications, tenter de parquer nos corps et nos esprits dans l’enclos de la frivolité, mentir, encore et toujours… Mais il est trop tard pour eux !

Nous leur dirons que leur monde n’existe déjà plus. Qu’ils nous rejoignent, ou disparaissent ! Car demain il n’y aura plus ni états, ni gouvernements, pas plus qu’il n’y aura de Président du monde. »

« Il y aura simplement des hommes et des femmes, qui apprennent à se reconnaître. Alors seulement, on commencera à vivre. »

Lorsqu’il eut terminé, son coeur battait si fort qu’il manqua de s’évanouir. Il lui sembla soudain que l’audience toute entière fondait sur lui, et il ignorait si s’était pour l’acclamer, ou le tuer.

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