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Evren, le roman d’une Baya, chapitre 1

Par la grâce de Shiva tout puissant, j’ai commencé un nouveau roman, qui se passe en Inde, en Égypte, en Italie au deuxième siècle. Ça claque grave, je vous le dis ! Voyez plutôt :

Evren s’agitait dans son sommeil. En rêve, elle revoyait sa grand-mère. Elle ressentait sa présence si vivement que son esprit semblait avoir oublié son décès. Son coeur, en revanche, s’en souvenait très bien et la même douleur qu’elle avait ressenti quelques saisons plus tôt l’envahit à nouveau. Dans son rêve, Evren et Nikki s’échappaient à travers la forêt, fuyant encore et toujours cette même menace. Et puis Evren voyait sa grand-mère disparaître. Elle l’appelait, criait de toutes ses forces pour la retenir, mais inéluctablement, celle-ci s’éloignait à travers les arbres, jusqu’à ne plus faire partie du rêve.

Evren s’éveilla.

Elle aperçut au-dessus d’elle le toit de la nuit, constellé d’étoiles. Depuis son hamac suspendu à plus de dix pieds du sol, elle avait une vue imprenable sur le firmament, à peine dissimulé par le couvert des branches. La jeune fille, encore parcourue des émotions de son rêve, souhaita se rendormir, sans y parvenir vraiment. D’autres images l’envahissaient, la solitude et la peur enfermaient son esprit dans une boucle infernale. Alors Evren décida de se lever. Elle agrippa la liane qui lui servait à monter et descendre de son lit, puis glissa jusqu’au sol.

Il ne faisait jamais froid ici, et Evren vivait nue. Sa peau était épaisse, parfaitement familière avec la l’air de la forêt, avec les plantes, avec la pluie et le soleil. Ses pieds étaient musclés. Son corps, celui d’une enfant athlétique, à la fois gracile et puissant. Lorsqu’elle vivait avec les siens, ses long cheveux noirs ondulés étaient si beaux, mais ici dans la jungle, ils la gênaient et Evren les avaient coupé courts, ce qui la faisait ressembler à un garçon. Parfois, elle se souvenait la règle de sa tribu : il était interdit aux filles de se couper les cheveux avant leur premier enfant. Mais la jeune fille savait que ce temps-là était révolu. Jamais elle ne retournerait dans son village ; sa grand-mère le lui avait assez répété.

Une fois sur le sol, la fillette alla uriner à quelques pas du camp, avant de se rendre à la rivière pour boire. Elle bondit de pierre en pierre jusqu’à s’acroupir sur un large rocher plat où l’accès à l’eau fraîche était facilité. Elle plongea sa gourde qui se remplit en laissant échapper de grosses bulles. Elle but d’un trait son contenu et la remplit à nouveau, avant de la refermer et de la replacer autour de son cou.

Evren n’était pas fatiguée et une sourde angoisse lui tenaillait encore l’estomac. Depuis que sa grand-mère Nikki avait succombé à son grand âge, la fillette était seule. Elle avait beau avoir été élevée pour être une Baya — une guerrière vivant dans la jungle— les quelques années passées avec sa grand-mère ici lui manquaient terriblement, et chaque nuit, les souvenirs de cette époque joyeuse revenaient la hanter. Mais Evren avait pris l’habitude de se sentir triste ou angoissée, et elle savait que le sentiment s’estomperait dès qu’elle s’affairerait aux tâches quotidiennes. Aujourd’hui, elle irait escalader la falaise pour aller ramasser des oeufs d’hirondelles, car la période de nidification était déjà bien entamée, et il fallait en profiter. Qu’il fit encore sombre ne la gênait en rien, aussi Evren se mit-elle en route. Elle avait sa gourde, son poignard, et son grand sac en bandoulière où elle pourrait conserver les oeufs à l’abri de la casse.

Silencieusement, elle emprunta le sentier qui serpentait jusqu’à la montagne, à une heure de marche tout au plus du campement. Cet itinéraire, emprunté seulement par Evren et les animaux de la forêt, était dégagé près du sol et s’épaississait à mesure qu’on s’en éloignait. La végétation, déterminée à utiliser les espaces vides, l’envahissait souvent. Mais Evren avait appris de la jungle, et ne se rebellait pas contre les plantes qui parfois lui griffait la peau. Elle reconnaissait le droit de vivre et le besoin de se réaliser à tout ce qui vit, arbres, éléphants, humains, oiseaux, insectes, roches… Selon les enseignements des bayas, tout ce qui est, est Un.

La fillette marcha jusqu’à avoir soif, puis fit une pause. Autour d’elle, la jungle vivait bruyamment. On entendait les cris des oiseaux nichant sur la falaise, le bourdonnement des insectes qui butinaient, le bruissement des feuilles où s’affairaient les rongeurs, le clapotis de la rivière en contrebas, le craquement d’une branche qui avait eu la malchance de se trouver sur la route d’un cochon sauvage, le piaillement des singes au loin — Evren se méfiait d’eux et avait établi son campement loin de leur territoire.

Une fois désaltérée, Evren reboucha sa gourde et se mit en route. Son itinéraire se poursuivait sur un sentier devenu invisible, mais qu’elle connaissait bien. Tout les ans, elle revenait ici, au pied de cette falaise, pour profiter de cette manne difficile d’accès mais ô combien providentielle. Cette récolte serait la cinquième depuis qu’elle et Nikki étaient venus s’installer ici. Sa vie d’avant lui manquait parfois, sa famille surtout, et l’enseignement des bayas. L’année dernière, la situation s’était dégradée, lorsqu sa grand-mère l’avait quittée. Nikki lui avait apporté sa sagesse son courage et son amour, et ça, Evren le chérissait plus que tout. En y pensant, elle sentit les larmes monter, et pressa le pas, comme pour ne plus y penser. Durant sa marche, elle tâcha d’abord de chasser ses pensées et le peu d’aigreur qui avait survécu à la nuit. Elle s’en voulut soudain de ne pas avoir le courage d’affronter sa peine, et décida de s’asseoir sur le champ, pour pratiquer un exercice d’acceptation : tout interrompre pour laisser aller et venir les émotions et les pensées, comme autant de créatures qu’il est inutile de dompter.

Assise en tailleur, le dos droit et le menton levé, les mains sur les cuisses, elle se sentit rapidement mieux. Après une dizaine de profondes respirations, son esprit s’apaisa, et cessa de repasser en boucle ses souvenirs. Une dizaines de respirations plus tard, Evren remerciait l’univers de lui fournir le pouvoir de ressentir d’aussi grandes émotions et de sentir son coeur battre si fort dans sa poitrine, cela voulait dire qu’elle vivait. Evren inspira à fond et sentit sa détermination enfler. Elle expira lentement et ses illusions s’envolèrent : sa perception du monde était redevenue limpide. Il était donc temps de reprendre la route.

La fillette atteignit bientôt le pied de la falaise. Au-dessus d’elle, deux cent pieds d’une barrière naturelle s’étirait vers le ciel, avec, à mi-hauteur, des centaines d’oiseaux qui étiraient leurs ailes au soleil levant. Evren, depuis le pied de la falaise encore plongée dans l’ombre, anticipa avec plaisir le moment où elle atteindrait la zone ensoleillée.

Le long de la falaise, un espace dépourvu de végétation lui permettait de circuler et de définir la voie qu’elle emprunterait pour grimper. Elle identifia une série de prises sur sa gauche, et détermina l’effort qu’il lui faudrait pour atteindre les nids. Elle balaya du regard les possibilités sur sa droite et fit le même calcul. Sa décision prise, elle s’approcha de la roche, posa ses mains à plat dessus, et son pied nu vint se poser dans la première encoche naturelle. En poussant, elle se hissa d’un cran, puis poursuivit sans effort. Rapidement, elle atteignit une large faille où elle put se reposer un instant. Elle fouilla du bout des doigts et trouva deux petits nids, vides. Ils devaient dater de la saison dernière. Evren se reposa encore un peu, puis reprit l’ascension. Le temps ne la pressait pas, et elle souhaitaient bien mesurer ses gestes. Il fallait également conserver son énergie, pour la descente.

À mesure que le soleil montait dans le ciel, là-bas, derrière les montagnes de l’est, ses rayons descendaient le long de la roche, et bientôt Evren les sentit la chaleur sur son dos et ses épaules. Elle contempla la jungle qui s’étendait à perte de vue, que c’était beau! Des miliers d’arbres feuillus se pressaient les uns contre les autres jusqu’aux montagnes de l’est, qui d’ici semblaient lisses comme des roches grises et vertes. Nulle part on ne voyait autre chose que la nature foisonnante.

Quelques efforts plus tard, la fillette atteignit enfin le promontoire où les oiseaux nichaient. Ici, la falaise était comme balafrée, et dans cette longue cicatrice des dizaines d’oiseaux marchaient et piaillaient dans un balai de plumes blanches et noirs.

La jeune fille se faufila, accroupie entre les nids, chassant sans le vouloir les parents inquiets qui partaient en battant des ailes. Sur les trois ou quatre oeufs présents dans chaque nid, Evren n’en prélevait qu’un seul, qu’elle glissait avec précaution dans sa besace.

En quelques minutes, Evren avait ramassé suffisamment d’oeufs pour ses propres besoins alimentaires. Prudemment, elle se pencha pour observer la falaise en contrebas, et décider si elle emprunterait la voie qu’elle avait prise en montant, où bien si elle en prendrait une autre. Mais alors qu’elle analysait la situation, elle crut entendre au-dessus d’elle une voix. Une voix humaine. Cela faisait des mois qu’elle n’avait plus aperçu personne dans cette région reculée. Elle savait que loin d’ici, au bout de la rivière, il y avait une ville mais elle ne s’y était jamais rendue. Plus au sud, à dix jours de marche, se trouvait sa tribu d’origine. Et puis il y avait le territoires des Malas, le clan responsable de son exode.

Voilà tout ce qu’Evren connaissait du monde des humains. Alors, lorsqu’elle entendit cette voix, elle se demanda immédiatement auquel des trois groupes elle appartenait. Mais il se trouve que c’était tout simplement celle d’un enfant qui chantonnait. Evren tendit l’oreille mais ne reconnut pas la langue. Le chant était joyeux, avec de longues notes aigües qui faisaient suite à des séries rapides de consonnes inintelligibles. Quant au garçon, il traversait la jungle bruyamment, son pas était lourd et il s’agitait, tapant semblait-i sur les feuilles des arbres avec un batôn. Et, fait curieux, il se dirigeait vers le précipice sans montrer la moindre appréhension. La jeune fille, persuadée que le garçon avait senti dans la végétation, dans le sol et dans l’air, qu’il approchait du vide, resta silencieuse sur son promontoire.

Le chant se fit plus fort, le bruit des feuilles et des pas aussi. L’inconnu était juste au-dessus d’elle. Tout à coup, il sortit des buissons et elle aperçut son pied dans le vide.

— Oh non non non! Lança-t-il en s’arrêtant à la dernière seconde.

Son bâton tomba dans le vide tout près d’elle. Le corps d’Evren s’était tendu, comme pour l’attraper, mais de là où elle était, elle n’aurait jamais pu l’atteindre d’un seul bond.

Le garçon, visiblement impressionné par la chute mortelle qu’il avait faillit faire, ne bougeait plus. Il se tenait là, entre la jungle et le vide, les bras fermement aggripés à deux arbustes.

La jeune fille se demandait ce qui pouvait bien pousser cet inconnu à demeurer ainsi au bord du précipice. Elle l’entendait psalmodier dans la même langue inconnue que lorsqu’il chantait joyeusement un instant plus tôt.

Evren, recroquevillée le long de la falaise, sa besace en bandoulière remplie d’oeufs, se tenait depuis trop longtemps dans une position inconfortable. Elle souhaita se déplacer, sans pour autant révéler sa présence. Elle pouvait redescendre discrètement, ou bien, elle pouvait aller à la rencontre du garçon qui semblait paralysé par la peur. Le destin décida pour elle lorsque soudain une voix tremblante appela dans sa langue:

— Au… au… au secours.

Puis il hurla le même appel à l’aide, cette fois-ci de tout ses poumons.

Evren se raidit, surprise. Il n’y avait personne d’autre ici, à qui pouvait-il bien s’adresser? Méfiante, la fillette attendit un instant.

Mais personne ne vint.

Et même si de son point de vue le garçon n’était pas en danger, Evren ressentit sa détresse. Alors elle décida d’agir.

Elle n’avait jamais escaladé la partie haute de la falaise, aussi prit-elle un instant pour inspecter les prises, l’inclinaison et la solidité de la roche. Un passage apparut dans son esprit et elle décida de l’emprunter. Il fallait faire vite — elle entendait la respiration haletante du garçon — mais il fallait surtout faire bien, car ici, la moindre erreur signifiait la mort.

Si vous aimez, la suite est sur Scribay là où j’écris et édite le texte, aussi si vous voulez m’aider, ou juste lire, n’hésitez plus ->>>

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