Mes oeuvres·Romans·Tous les articles

Entre les mondes, chapitre 3

La suite des mondes d’Evren chapitre 2, que l’on trouve ici.

pexels-photo-248874.jpeg

Chapitre 3. De bienveillance.

 

Lorsqu’il entendit un second cri, il n’eut plus de doute, quelqu’un était en danger. Il déposa pêle-mêle ses outils, et prit le chemin de la maison. Comme il approchait, il aperçut sa femme, dans l’encadrure de la porte, le regard pointé vers la forêt.

Tu as entendu toi aussi ? lui demanda-t-il inquiet.

Elle baissa les yeux sur lui en faisant la moue. Souvent, lorsqu’elle pensait, sa bouche se tendait en avant, puis d’un côté, ou de l’autre, parfois des deux à la fois.

Ana quant à lui, n’avait pas besoin de réfléchir très longtemps pour savoir que sa femme lui interdirait d’aller voir, surtout aujourd’hui.

Tu n’as pas l’intention d’y aller rassures-moi, fit-elle.

Il secoua la tête, mais son sourire le trahit.

Non ! riposta-t-elle, j’en ai plus qu’assez ! tu te fiches de moi !

Sans cesser de sourire, il la poursuivit à l’intérieur, et tenta de la saisir par la taille.

C’est toi qui me fait rire Mona, pardon, je t’en prie, ne sois pas fâchée.

Elle croisa les bras en signe de refus, puis donna une tape sur sa main qui approchait.

Je suis sérieuse Ana ! tu ne vas pas aller voir, tu vas rester avec moi, et préparer le déménagement, comme prévu.

Mais oui, ne t’en fais pas, promit-il en souriant.

Elle l’observa, les lèvres et les sourcils froncés.

Oh! c’est un baiser que tu veux ? plaisanta-t-il en se penchant vers sa bouche.

Aussi loin que le menait la piste des souvenirs, il y avait des images de Mona. Une belle fille, fine, élégante, avec de longs cheveux blonds et des yeux perçants. Elle avait toujours eu du caractère, même petite ! Mais cela ne lui avait jamais fait peur. Ana aimait son caractère décidé. Elle exigeait sans cesse une vie meilleure pour sa famille, et il ne voyait rien à redire à cela.

Mona avait entendu parlé de Vrai-Bastion, et de la vie confortable qu’on y menait. Depuis quelques années maintenant, les gens désertaient les villages et les fermes isolées pour un nouveau mode de vie. La ville bénéficiait des récentes avancées technologiques : thermes, bains publics, éclairage publique la nuit, maison chauffée par le sol, Mona assurait que les habitants payaient — mais de cela Ana en doutait — pour faire leur besoins en public. On y vivait différemment : nul besoin de se lever aux aurores, de se coucher au crépuscule. On y travaillait comme artisan, danseur, scribe, commerçant, juriste même, Mona disait. Elle pourrait y apprendre à lire et à écrire, découvrir l’architecture et la philosophie Vèlienne. Lui pourrait devenir menuisier, ou potier, s’il le désirait.

Mona lui avait parlé de Vrai-Bastion aussi souvent que lui lui avait raconté son amour pour la vie à la ferme, mais elle avait fini par le convaincre. Aujourd’hui, il préparait son déménagement, et demain, une fois son bétail vendu, ils s’en iraient.

Un nouvel appel à l’aide arracha Ana à ses pensées. Il posa son regard sur la ferme voisine, y avait-il quelqu’un d’autre que lui pour aller voir? Silence. Tant pis! Mona serait furieuse, mais elle lui pardonnerait. Elle lui pardonnait toujours.

Ana saisit son bâton de marche, puis se dirigea vers son âne, qu’il chargea du premier sac de grain venu. Il se dit qu’ainsi, il pourrait toujours passer pour un itinérant en voyage. Depuis l’arrivée de l’armée d’occupation Vèlienne, la violence était devenue chose commune. Soldats, étrangers, paysans, mieux valait éviter les inconnus.

Ana saisit sa mule par la bride, et l’entraîna avec lui vers le bois. Au fond de son champs, les cultures redevenaient doucement sauvages ; la forêt reprenait toute entière ses droits. Ana se contentait de sculpter le paysage autour, en laissant le hasard décider aussi souvent que possible. C’était un fermier très doué. On ne pouvait pas en dire autant de ses aptitudes avec les gens, qu’il ne comprenait pas toujours.

Enfin, se disait-il, peut-être qu’une fois à la ville…

Ana réalisa que son esprit digressait sans cesse et qu’il avait du mal à se concentrer. Il fit claquer sa langue, et sa mule se mit à trottiner. Il lui lâcha la bride, et il glissèrent à travers le sous-bois comme un serpent agile. Bientôt, ils aperçurent le chemin qui coupait la forêt en deux.

Hé ! Fit-il, et sa mule s’arrêta.

Ana jeta un œil vers le nord, puis vers le sud. Des deux côtés le sentier disparaissait, dévoré par les arbres.

Si tant est que nous soyons au bon endroit, pensa-t-il à voix haute, il n’y a plus personne ici.

Le chemin qui menait au village était souvent emprunté, et ce trafic laissait toute sorte de traces. Impossible donc, de lire quoi que ce fut dans le sol piétiné.

Alors Neige, que fait-on maintenant ? On rentre ? On fait comme si de rien n’était ?

Ana parlait souvent à sa mule, qui sait ? Peut-être le comprenait-elle. Il lui flatta la croupe, puis, sans cesser de la caresser, se dit que, puisqu’ils étaient déjà tournés vers le nord, autant poursuivre dans cette direction. Ils seraient au village en un rien de temps, et du moins aurait-il alors une excuse pour s’être absenté.

Le couple se remit en route doucement, puis après quelques pas, au petit trot. Ils avalèrent les lignes droites et les virages, évitèrent les flaques vertes et leur alentours boueux, où parfois une trace longiligne indiquait qu’un autre avait eu le malchance de glisser.

Tandis qu’il entamait la petite côte qui précédait l’arrivée au village, Ana aperçut enfin quelqu’un. Il ralentit, prudent. Lorsqu’il parvint à identifier la silhouette comme celle d’un enfant, il perdit toute méfiance. Il se remit à courir, la bride à la main, avant d’être arrêté net par Neige, qui n’avait pas l’intention d’accélérer. Ana regarda sa mule d’un air consterné, mais celle-ci l’ignora royalement. La forme fluette était encore à portée de voix.

Eh ! Toi !

L’enfant se retourna, visiblement surpris, puis reprit sa route l’air de rien.

Ana tira sur la bride de sa mule, qui s’immobilisa complètement.

Bravo ! lui adressa-t-il, quel courage !

Ana abandonna la bête, et se mit à cavaler seul.

Petit ! Attends-moi !

Comme Ana gagnait du terrain sur l’enfant, celui-ci accéléra le pas.

D’accord, d’accord ! Cria Ana en freinant, j’ai compris, tu ne veux pas que je m’approche. Entre Neige qui ne veux pas avancer, et toi qui refuses de t’arrêter… Dis-moi seulement si tu as besoin d’aide !

L’enfant poursuivit sa course sans se retourner. Ana le regarda disparaître en haut de la côte, puis se tourna vers sa mule, dont l’expression butée n’avait pas changé. Il la saisit par la bride, puis fit claquer sa langue quelques fois. Quelques instants plus tard, ils se remettaient en route.

Une fois parvenus en haut de la côte, ils virent se dessiner les premières maisons du village, entre lesquelles circulaient quelques silhouettes sombres. La bruine se changea en pluie, et Ana se félicita d’être presque arrivé.

Il n’y avait plus trace de l’enfant sur le chemin. Peut-être était-ce tout simplement un des gamins du hameau ? Ana se serait trompé, voilà tout.

Comme il atteignait les abords du village, Ana reconnut un mouvement furtif, là, dans les fourrés.

Petit ? C’est toi ? osa-t-il.

Il vit apparaître deux yeux méfiants à travers la végétation dense.

N’aies pas peur, je ne te veux aucun mal. J’ai entendu des cris, alors je suis venu.

C’est exactement ce qu’a dit l’autre, répondit le buisson.

L’autre ?

Silence. Le buisson réfléchit, puis comme son interlocuteur n’abandonnait pas, expliqua :

Il a enlevé ma sœur. Je… je ne sais pas où ils sont. Je l’ai suivi mais il courrait trop vite…

Ana eut du mal à contenir sa colère. Il en avait plus qu’assez d’entendre ce genre d’histoire ! Maudit Vèliens et leur trafic d’esclave ! Avant leur arrivée, on ne se vendait pas les uns les autres. Aujourd’hui, c’était au premier qui capturait l’autre.

Comment était-il habillé ? Finit-il par demander.

Les deux yeux passèrent dans la lumière, une petite fille apparut. Ana n’en avait encore jamais vu qui portait les cheveux courts.

Comme toi, répondit-elle. Mais son cheval était plus grand.

Un autre Venatii, se dit-il, probablement un commerçant que ces deux enfants avaient eu la malchance de rencontrer.

Dis-moi petit — pardon, petite — toi et ta sœur, êtes vous des esclaves ?

La fillette ne sut pas quoi répondre, et Ana se demanda si elle avait compris la question. Son accent n’était pas d’ici, peut-être était-elle bel et bien une servante en fuite.

Ça ne fait rien, fit-il après un bref silence. Tu sais, je pense qu’on devrait tous être libres. Veux-tu que je t’aide à retrouver ta sœur ?

Comment ? Bondit la fillette.

Ana eut alors le loisir de l’observer sous ses cheveux mouillés. Elle devait avoir une dizaine d’années, les membres fins et la peau plus tannée que celle des enfants d’ici. Ses yeux avaient une majesté qui fascina Ana, sans doute à cause de leur prunelle noire et lisse, immobile sous deux sourcils sombres. Les ailes de son nez s’estompaient en douceur dans ses pommettes saillantes.

Ses traits étaient si expressifs qu’Ana se surpris soudain à les mimer malgré lui. Il secoua la tête, comme pour se débarrasser de cette figure d’emprunt, puis prit un air sérieux.

On peut commencer par demander au village s’ils ont vu l’homme dont tu parles.

La fillette acquiesça, après avoir longtemps considéré les maisons au loin.

Elle l’observait depuis l’autre côté de sa mule. Après une dizaines de secondes où il fit mine de ne rien remarquer, il s’entendit demander :

C’est quoi ton nom ?

Ana. Et toi ?

Ana ? C’est presque comme ma tante. Elle s’appelle Aba.

La fillette baissa les yeux, un instant, alors Ana tenta de la distraire.

Ma mule se nome Neige. Comme la neige.

La fillette eut à nouveau l’air de ne pas comprendre.

Je m’appelle Evren, fit-elle enfin, mais tu peux m’appeler Evi.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s