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Entre les mondes, chapitre 2

La suite des mondes d’Evren chapitre 1, que l’on trouve ici.

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Chapitre 2. De terreur.

La forêt était clairsemée, peuplée d’arbres et d’arbustes inconnus. Il faisait froid, et une bruine glaciale s’acharnait sur le sol détrempé.

Evren n’y prêta pas attention. Son corps était resté dans la position où elle avait atterri – ses genoux repliés sous elle, une main sur le sol, l’autre fermée solidement sur… ce qui restait de la main de sa mère.

Son hurlement devint un cri sourd qui continua bien après que ses poumons furent vidées, jusqu’à ce que l’air brûlant s’infiltrât à nouveau en elle. Elle frappa alors violemment le sol, puis, comme la douleur n’apaisait pas sa peine, elle frappa encore, aussi fort que possible, aussi longtemps que nécessaire.

Evi ! Arrête !

Evren avait entendu sa sœur, mais son esprit furieux refusait d’y prêter attention.

Arrête bon sang !

Dunya la saisit en cherchant à capter son regard.

Le corps d’Evren se débattait, il résista, jusqu’à ce que la fillette, comme on échappe à la tempête, parvint à trouver dans les yeux de sa sœur un cap à suivre.

Ses membres rigides se détendirent l’un après l’autre, tout son corps s’affaissa, à l’exception peut-être, de son visage resté figé.

Evren, que s’est-il passé ? Réponds-moi !

Les yeux de la fillette répondirent en se posant sur son poing crispé.

Dunya baissa les yeux à son tour, et ne put s’empêcher de jurer en apercevant la main de sa soeur. Son poing ressemblait à un morceaux de bois que le feu aurait rongé des heures durant. Il n’y avait ni sang, ni lésion, la peau était intacte pour ainsi dire, mais noire et grise comme le charbon.

Ça… ça fait mal ? Demanda Dunya en effleurant la brûlure du bout des doigts.

Evren secoua la tête. Son corps tout entier était plus douloureux que sa main noircie.

Dunya enserra la main de sa sœur, comme on tient un oiseau blessé – délicatement, mais avec assez de pression pour ne pas qu’il s’échappe.

Où sont les autres Evi ? Où est maman ?

Si Evren avait eu la force de hurler à nouveau elle l’aurait fait. Elle essaya bien, mais son corps ne répondit pas.

Lorsque Dunya remarqua les cendres qui s’échappaient du poing carbonisé elle tenta de l’ouvrir, mais les doigts, comme les barreaux d’une prison, ne bougeaient pas.

Evi, qu’y a-t-il dans ton main ?

Puis, comme Evren en répondait pas, sa soeur perdit patience :

Arrête ça veux-tu ! Réponds-moi !

La fillette sursauta, puis articula d’une voix brisée :

C’est maman.

Dunya fronça les sourcils, et secoua la tête.

Evi ? qu’est-ce que tu dis ?

C’est maman ! Elle est morte !

Evren aperçut un éclair de panique fendre en deux le visage de sa soeur. Elle aurait voulu la rassurer, mais c’était la vérité, leur mère était… elle était…

Enfin Evren ! Ne sois pas ridicule ! Où est-elle ? Où est son corps ? Elle n’a pas disparu !

Evren ouvrit lentement les doigts et un nuage de poussière s’échappa.

Elle serra son poing aussitôt, puis anticipant les réprimandes de son aînée, obéit et déplia sa main.

Au fond de sa paume brune, un tapis de cendre, dont la moitié au moins s’envola. Le reste s’était changé en pâte grise, que Dunya, d’un geste rapide, balaya.

Ça suffit ! Je ne sais pas ce qu’il t’est arrivé Evi, mais je suis sûre et certaine que maman est restée de l’autre côté de…

Dunya porta son regard vers l’endroit d’où elles étaient arrivées, mais ne vit rien d’autre qu’une forêt à la végétation inconnue.

Evren se leva. Elle observa sa sœur, et sembla lire dans ses pensées. Elle n’avait aucune explication quant à ce qu’elle faisait là, soudain, ni même à ce que ce était.

Il faut partir, fit Dunya. Nous sommes gelées, trempées, et surtout, poursuivies. Que se passerait-il si ils passaient la porte ? Hein ? Je sais que tu t’inquiètes pour maman, mais on ne peut pas…

Sans attendre la fin de cette phrase, la benjamine se mit à courir vers l’endroit présumé du portail. Elle pencha la tête en avant, ferma les yeux, s’apprêtant à ressurgir soudain de l’autre côté, où sa famille était en danger.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux a nouveau, elle vit la même forêt froide.

Evren planta son regard dans celui de sa soeur. Elle se tourna d’un quart, puis bondit dans le vide. Convaincue elle-même de l’inutilité de son geste, elle refusait néanmoins d’abandonner. Comme un taureau enragé elle lançait ses assauts furieux, chaque tentative rendue plus désespérée par l’échec qui l’avait précédée.

Dunya s’était éloignée un peu, à la recherche d’un moyen quelconque de s’orienter. Le ciel gris et le feuillage dense faisaient écran à la lumière, mais Dunya décela soudain une pâle lueur haute dans le ciel. Elle se dit que c’était le soleil, et elle appliqua ce qu’elle avait appris sur l’orientation en forêt. Evren, abattue, s’était laissée tomber.

Evi, suis moi ! Allons nous mettre à l’abri.

La fillette leva les yeux vers sa sœur :

À l’abri de quoi ?

De la pluie ! Pour commencer. Allez !

Evren remarqua les gouttes qui tombaient du ciel. Un frisson lui secoua l’échine. Le sol était détrempé, et des feuilles brunes s’étaient collées à ses sandales. Une perle d’eau frappa son front, courut entre ses sourcils, et chatouilla son nez. Evren tira la langue pour l’attraper.

Elle se décida enfin à partir, sans toutefois abandonner son idée. Elle chercha alentour et remarqua une pierre couverte de mousse. Elle s’approcha, glissa ses doigts sous les angles rugueux et se mit à tirer vers elle.

Dunya appela sa sœur, puis comme elle ne venait pas, fit mine de s’éloigner.

Tant pis pour toi Evi ! Moi j’y vais.

Elle s’enfonça lentement dans la forêt clairsemée, s’efforçant de ne pas jeter de regard en arrière.

Evren tira plus fort sur le rocher prisonnier, avant de le sentir enfin bouger. Elle redoubla d’effort et la pression exercée finit par libérer le roc dans un bruit de succion. La fillette finit de faire basculer la pierre hors de son moule et se mit à la faire rouler dans la direction du portail. Elle tenta de faire tenir la pierre en équilibre, puis, réalisant que cela prendrait trop de temps, l’allongea sur la tranche.

Une fois le repère posé, Evren mémorisa le paysage, puis se lança à la poursuite de son aînée. Incertaine, elle s’immobilisa en tendant l’oreille. Elle appela.

Une réponse étouffée lui parvint, et la fillette corrigea sa trajectoire.

Evren réitéra son appel une minute plus tard lorsqu’elle aperçut un large tronc en travers du chemin et qu’elle se demanda si sa sœur l’avait contourné, ou franchement enjambé.

Cette fois-ci, pas de réponse. Evren appela à nouveau en réprimant un frisson. Rien. Elle se précipita en avant, escalada l’obstacle, puis courut une dizaine de mètres à travers une forêt d’épines. La végétation s’éclaircit soudain, un chemin bondit en travers de sa route. Evren écarta la mèche de cheveux trempée qui brouillait sa vision, puis aperçut Dunya, en amont sur le sentier.

Un peu plus loin, un cavalier approchait au galop, et Evren se hâta de rejoindre sa sœur.

Lorsqu’il fut à proximité, l’inconnu intima à son cheval de ralentir, puis, en se découvrant, s’adressa aux fillettes:

Tout va bien ? J’étais plus loin sur le chemin quand j’ai entendu des cris.

Sa façon de parler était étrange, sa tenue – une longue tunique jaune sous une cape vermeille qui touchait presque à terre – bien plus curieuse encore. Son cheval lui-même portait un vêtement curieux duquel tombait deux courroies où le cavalier reposait ses jambes.

Les filles, médusées par le spectacle de l’étranger qui mettait pied à terre, ne remarquèrent pas que lui aussi les inspectait avec curiosité. Il détailla Dunya, qui se tenait plus près, puis dévisagea Evren. Il dut remarquer sa main brûlée, ou son visage griffé, puisqu’il les interrogea :

Êtes-vous blessées ?

Evren dissimula son poing derrière elle, puis secoua la tête pour indiquer que tout allait bien. Elle s’apprêtait à inventer une histoire, quand sa sœur la précéda.

Ce n’est rien, nous nous sommes juste égarées en jouant.

D’où venez-vous ? Fit l’inconnu en fronçant les sourcils, votre accent n’est pas d’ici.

Du village d’à côté, rétorqua Dunya avec assurance.

Le ton de l’homme avait changé, de protecteur, il était devenu inquisiteur. Il planta soudain son regard dans les yeux d’Evren, et la fillette ne put s’empêcher de tourner la tête. Il observa Dunya, et, comme si ses doutes s’étaient soudain évaporés, se fendit d’un sourire.

Suivez moi, je vais vous guider.

L’homme tourna le dos, et les fillettes saisirent cette occasion pour tenter de communique sans bruit. Dunya inclina la tête en arrondissant les yeux, l’air de dire « On le suit ? », ce à quoi Evren répondit en haussant les épaules.

L’inconnu saisit le cheval à la bride, puis questionna:

Dans quel direction se trouve votre village ?

Au hasard, Dunya pointa le nord.

Le cavalier fit faire demi-tour à sa monture, pour l’orienter dans l’axe qu’indiquait la fillette. Les sabots de la bête frappèrent le sol nerveusement, et les filles esquissèrent un mouvement de recul.

Montez, fit-il en flattant l’encolure du cheval, vous pourrez vous reposer en chemin.

Il tendit la main, puis comme aucune des filles ne bougeait, fit un pas vers Dunya.

Non merci, objecta-t-elle, je ne…

Mais déjà l’homme l’avait saisie sous les bras et Dunya voyait le sol s’éloigner. L’instant d’après elle sentit sous elle la masse musclée de la jument.

Dunya ! Fit soudain Evren, alarmée par la situation.

Allons, viens petite, n’aies pas peur.

L’homme se pencha en écartant les bras. Evren bondit en arrière. Assuré de pouvoir l’attraper, l’inconnu s’élança de nouveau. Cette fois-ci sa main rugueuse se referma sur le bras fugitif de la fillette. Il l’attira vers elle d’un mouvement vif, puis entreprit de la traîner jusqu’à son cheval. Dunya, depuis son trône haut perché, observait sans bouger. Elle cherchait un moyen de descendre, mais la bête était trop impressionnante, l’homme trop dangereux.

Evren tira sur son bras pour se libérer, et sentit les griffes de son ravisseur s’enfoncer plus loin dans sa peau.

Allons, ne fais pas d’histoire ! Ce n’est plus la peine de mentir. Je vais vous ramener au marché.

Au marché ? Se demanda Evren, de quoi parlait-il ?

Non ! Fit la fillette en plantant ses talons devant elle.

L’homme tira plus fort et le corps d’Evren bascula en avant. Il la saisit alors par la taille pour la hisser sur son cheval.

Elle se déchaîna et se mit à frapper l’inconnu en hurlant. Dunya à son tour chercha à l’atteindre du bout des poings. L’homme esquiva les coups en se penchant en arrière, puis tenta de déposer sa prisonnière sur son cheval. Evren donnait des coup de pieds dans toute les directions, puis repoussa la croupe de la jument qui approchait de ses deux mains. Dunya hurlait. L’homme jurait copieusement.

Alors qu’il était à deux doigts de réussir, ses espoirs moururent, quand, brusquement, sa jument bondit, le projetant lui et sa proie sur le sol boueux.

Mais à peine eut-il le temps de pester que déjà la bête s’enfuyait, emportant sur son dos Dunya qui hurlait.

Evren, en se redressant, aperçut la croupe de la bête marqué d’une vilaine marque. Elle entrevit la trace fumante de cinq doigts, et se demanda aussitôt ce qui avait pu causer cela.

Saleté d’esclave ! Fit l’homme en se relevant, qu’as-tu fait à mon cheval !

Evren, surprise, observa sa main calcinée. Elle ne ressentait aucune brûlure, et pourtant, dans le creux de sa paume se tortillaient en crépitant une dizaine de poils arrachés à la bête.

L’homme considéra la fillette d’un air méfiant, puis se lança dans l’autre direction, à la poursuite de sa monture et de sa précieuse cargaison. Evren, au milieu du chemin, se relevait douloureusement. Elle inspecta ses chausses et sa tunique, elle était trempée et couverte de boue. Elle observa les alentours, puis ne vit aucune autre alternative que celle de suivre le fou furieux qui poursuivait sa sœur.

Je vais revenir pour toi, lui adressa ce dernier quelques secondes plus tard en se retournant.

Evren s’arrêta, se laissa distancer un peu, puis se remit à courir. Elle était terrorisée à l’idée que l’homme fît demi-tour, aussi ne le quittait-elle pas des yeux.

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