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Entre les mondes, chapitre 1

Bonjour mes amis,

Voici le chapitre 1 d’un roman dont l’écriture est encore en cours. Je vous garantis une frustration totale puisque la fin n’est pas écrite et ne le sera sûrement jamais. Mais je vous offre ceci:

  1. 4 Chapitres qui peuvent presque se suffire à eux-même.
  2. Des chapitres qui ont été relus et travaillés, pour une lecture aussi plaisante que possible.
  3. Un début de roman original et intriguant, duquel nous pourrons discuter dans les commentaires.

 

Si je ne vous ai pas encore perdu… voici le synopsis:

Evren a tout perdu.

Dans le monde où elle a grandi, les femmes dirigent avec les hommes, les liens filiaux passent par la mère, l’amour est libre et la possession de l’autre défendue. Tout bascule le jour où un coup d’état politico-religieux s’en prend à sa famille et la condamne à l’exil dans un monde inconnu, où la femme, et l’humain en général, ne jouit pas des mêmes droits.

Evren cherchera par tous les moyens à rentrer chez elle pour sauver ce qui peut encore l’être, jusqu’à ce que ceux qui l’ont recueillie lui demande de tout sacrifier pour sauver ce monde qui n’est pas le sien.

Entre émotions et rebondissements, ce roman vous fera suivre les aventures Evren, qui n’aura de cesse de se battre pour la dignité humaine.

Toujours là? Alors c’est parti pour le premier chapitre!

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Chapitre 1. De cendre.

Evren venait à peine de s’endormir lorsqu’une main la secoua. Elle ouvrit les yeux en grognant, et reconnut sa sœur. Tout en se demandant l’heure qu’il était, elle repoussa les couvertures, et glissa ses jambes hors du lit.

Assise sur le rebord du matelas, Evren écoutait distraitement Dunya lui asséner des consignes en pagailles.

« Surtout ne pas oublier de … des affaires chaudes, pas trop de… », « Maman attends en bas, elle pense que … » 

Evi, tu m’écoutes ?

Evren aperçut la nuit sombre derrière la vitre, il était très tôt. Elle comprit que les choses allaient mal.

Ses sens s’activèrent soudain tous à la fois, ses yeux s’ouvrirent en grand, et elle croisa le regard de sa sœur. Celle-ci n’essaya même pas d’être rassurante, il était trop tard.

Evi, il faut partir.

La fillette sentit une boule se former dans son estomac. Comment ça ? Partir ? Ses pensées, d’ordinaire jamais d’accord, s’opposèrent en bloc à l’idée.

Où ? Quand ? Non, Dunya, non, refusa-t-elle en secouant la tête, je veux rester !

Il le faut. Allez.

En clignant des yeux, Evren cherchait un moyen de ne pas obéir. Elle se leva brusquement, et, sans prendre la peine d’enfiler ses chaussons, traversa la chambre qu’elle partageait avec son aînée. Elle ouvrit la porte et s’engouffra dans le couloir plongé de ténèbres. Sans attendre que ses yeux s’habituent, elle contourna le coffre à vêtements, longea le mur jusqu’à l’escalier, fouilla le vide du bout des doigts jusqu’à découvrir et agripper la rambarde qui la mènerait en bas, où sa mère et son oncle pourraient l’aider.

Une fois passée l’épingle, il restait cinq marches que, prudemment, Evren descendit. Une fois en bas, elle saisit le lourd rideau qui lui barrait la route, et d’un geste milles fois répété, le fit glisser sur sa tringle.

Elle s’arrêta nette, lorsque, s’attendant à trouver le salon vide, elle découvrit une dizaine d’adultes qui s’activaient comme des fourmis, certains au moins autant désorientés qu’elle, tournant sur eux-même à la recherche d’une direction à prendre, pour enfin, avec l’air de se souvenir, virevolter et partir en vitesse d’un côté ou d’un autre.

Evren, ma petite, es-tu prête ?

C’était son oncle Ardim, le frère de sa mère, le seul homme qui avait une quelconque autorité sur elle dans la famille. Elle avait d’abord imaginé qu’il pourrait l’aider, qu’il lui dirait de retourner se coucher, que tout allait bien… mais à la vue des serviteurs qui emballaient les reliques, enroulaient les étoffes, préparaient les vivres et empilaient les uns sur les autres des coffres de toutes tailles, elle comprit qu’elle n’avait aucun recours. Avec une impuissance non feinte, elle chercha une explication dans les yeux de son oncle.

Yaya — elle l’appelait Yaya — où va-t-on ? Que se passe-t-il ? Où est maman ?

Il s’accroupit, et posa ses bras puissants sur les épaules de la fillette.

Anne est dehors, elle prépare les chevaux. Nous allons au temple, Evi. On t’expliquera en route.

Evren ne se satisfit pas de ces réponses évasives. Pour chacune d’elle, elle avait cent autres questions. Elle ouvrit la bouche pour les articuler, mais à la place, rien ne sortit. Son oncle sourit, lui mit une tape sur les fesses, et lui dicta d’aller s’habiller en vitesse.

Comme une automate, Evren remit la main sur la rambarde, et prit l’escalier en sens inverse. À mi-chemin elle sentit la main de sa sœur se glisser dans la sienne, et l’emmener vers la chambre.

Plantée au milieu de la pièce, la fillette tâchait de démêler les fils du mystère. D’abord, le temple. Que pouvait-il y avoir là-bas qui nécessitât qu’on y courut au milieu de la nuit ? Il n’y aurait aucune célébration ou festivité avant celle du jasmin, dans 10 jours, Evren en était certaine. Elle connaissait les dates de toutes les fêtes, et pour être sûre de ne rien manquer, demandait tous les jours. Cela n’aidait pas le temps à passer mais du moins la fillette pouvait imaginer les parfums fleuris auxquels se dispute les odeurs de banquet, les couleurs fauves de l’été, les murs du temple chauffés par le soleil… Evren rêvait d’y retrouver ses amis, ses cousins et peut-être même un inconnu à qui elle ferait la cour, et avec qui elle passerait la nuit à regarder les reflets cuivrés des lumières du temple sur la surface du lac…

Tout en réfléchissant, Evren observait sa soeur qui s’entêtait à faire rentrer dans sa besace une fourrure qu’elle ne mettait jamais. Elle se remémora alors le spectacle des serviteurs courant en tout sens avec, dans leurs bras, la moitié de leurs biens.

À supposer qu’on allait bien au temple, se dit-elle, cela n’expliquait pas pourquoi il fallait emporter jusqu’aux tapisseries et assez de vivres pour une semaine ! Elle se dit que sa sœur devait en savoir plus qu’elle ne le prétendait.

Dunya, pourquoi allons-nous au temple avec autant de bagages ?

Evren s’approcha de sa sœur et observa les affaires encore étendues sur sa couche, attendant d’être emballées : ses colliers et bracelets préférés, quelques robes, ses amulettes favorites, plusieurs paires de sandales…

Dunya semblait fixer son lit sans bouger. Elle ôta soudain ses mains de sur le manteau, qui, comme un animal rebelle, bondit hors de sa cage.

Evi, dit-elle enfin, Aba est morte.

La fillette eut l’impression de recevoir un coup à l’estomac. Elle réprima un haut le coeur qui se changea en brûlure dans sa gorge. Une seconde plus tard, ses mâchoires se comprimèrent, le nez lui piqua, ses yeux s’inondèrent.

Dunya la prit dans ses bras en réprimant la tristesse qui l’envahissait elle aussi.

Aba… articula péniblement Evren, sans rien ajouter.

Quelques minutes interminables s’écoulèrent ainsi, avant que Dunya, en reniflant, demande à sa sœur de se préparer.

Comme Evren s’agrippait à elle, Dunya dut la décoller lentement, membre après membre, avant de la repousser doucement vers son côté de la chambre.

Allons Evi, commanda Dunya, choisis tes bijoux préférés, tes vêtements, tes amulettes, et fourre les dans ton sac.

Puis elle ajouta, encourageante:

Tu penses y arriver ? Maman et Yaya ont besoin que tu le fasses, d’accord ?

Evren acquiesça sans écouter, et se mit à piocher, sans y penser, des objets dans son coffre.

C’était la première fois que quelqu’un de sa famille mourrait. Elle avait déjà réfléchi à la mort, en arrivant à la conclusion que mieux valait ne pas y penser. Mais aujourd’hui sa tante était morte, et Evren ne pouvait simplement pas ne plus y penser. Elle revivait déjà dans son esprit ses souvenirs d’avec Aba, entrecoupés des minutes qui annonçaient sa disparition. Evren repassait alors en boucle ce moment, comme si elle avait les moyens, en pensée, d’en changer l’issue.

Pendant une seconde, Aba n’était plus morte, et Evren se sentait mieux. La seconde d’après, Aba mourrait à nouveau, et la fillette se remettait à pleurer.

Au bout d’un certain temps, il sembla à Evren que son esprit sombrait dans une spirale dont elle ne pourrait échapper seule. Sans se retourner, elle écoutait attentivement derrière elle, espérant capter les preuves audibles que sa sœur pleurait. Alors elle se retournerait et lui dirait toute sa détresse !

Mais Dunya ne pleurait pas. Elle était forte.

Aussi, pour ne pas la décevoir, Evren étouffa sa détresse, et commença, enfin, de rassembler ses affaires.

Comme elles ne savaient ni où elles allaient, ni pour combien de temps, les filles avaient des difficultés à se préparer. Elles avaient enfilé des chausses de voyage, de bonnes sandales, et même un gilet par dessus leur tunique. Elles auraient chaud quand le jour se lèverait.

Leur oncle Ardim passa la porte de la chambre. Il souriait, en dépit des circonstances. Evren se demanda pourquoi, et surtout comment, il parvenait à afficher une si bonne humeur. Si cela avait été sa sœur Dunya qui…

Evren se remit à pleurer.

Ardim s’approcha, la saisit sous les épaules, et la catapulta contre lui. Elle enroula ses bras autour de son large cou et plongea sa figure contre sa poitrine. Elle renifla quelque fois, puis redressa le cou, et observa son oncle. Celui-ci sourit timidement, avant de détourner le regard. Il ramassa la besace de la fillette, puis demanda à Dunya de les suivre, sans oublier d’éteindre les bougies en partant.

Ils glissèrent en silence à travers le salon vide, enjambèrent les tapis abandonnés dans l’entrée, puis quittèrent la maison qui, il y a une heure encore, grouillait de vie. Evren voyait rapetisser le repaire de ses souvenirs par dessus l’épaule de son oncle, avec l’étrange certitude qu’elle ne le reverrait pas. Mais, quelque part dans le chaos de ses émotions, elle était fière de partir, satisfaite de ne pas pleurer, crâneuse même, lorsqu’elle résista au besoin de photographier pour toujours les détails de la bâtisse. Evren se sentait soudain prête à tout quitter, et lorsque la calèche démarra, elle fut la seule parmi les passagers à regarder vers l’avant.

La première voiture — celle où se trouvait leur mère selon Ardim — était partie environ quinze minutes plus tôt. Ils avaient du se rendre en avance au temple pour préparer ce que leur oncle appelait le voyage. Evren ne savait pas ce que cela signifiait, mais se retint de demander. Elle commençait à fatiguer, et, aidée par le balancement du carrosse, ne tarda pas à s’endormir.

Dans son esprit étourdi se précipitèrent des images de sa tante, souvenirs figés qui, mis bout-à-bout ne duraient pas plus d’une seconde. Dans le kaléidoscope de ses visions, Aba tendait à sa sœur un bol d’épices et d’herbes à sa soeur, qui avançait sous une haie de bras levés, tandis que les anciens peignaient son visage en rouge. Soudain les cris s ‘élevaient de la foule et maman n’était plus maman, elle était reine.

Evren ouvrit les yeux, et croisa le regard de son oncle sur le siège opposé.

Tu es une enfant très courageuse Evi. Ta tante était fière de toi.

La fillette avala avec difficulté une boule de chagrin, puis serra les mâchoires pour l’aider à descendre. Elle observa sa sœur qui dormait contre le montant du carrosse, une main sous sa joue. Son autre main tressautait sur sa cuisse à chaque bond du véhicule sur la route cabossée.

Maman va devenir reine, c’est ça ?

Ardim prit quelque secondes pour réfléchir, puis répondit à voix basse :

Peut-être, si la situation le permet. Pour le moment, nous devons nous mettre à l’abri.

Evren ressentit une vague de colère qu’elle eut toutes les peines du monde à contenir. Si elle avait pu, elle aurait hurlé, mais cela aurait réveillé sa sœur. Lorsque la foudre se dissipa, Evren se sentit électrique.

Evren savait que le monde autour d’elle changeait, même si on la tenait écartée de la politique. Jusqu’a cette nuit elle n’était qu’une lointaine héritière qui ne régnerait jamais. Seulement, le décès prématuré de la reine sa tante avait propulsé sa propre mère aux commandes du royaume. Et comme Ardim venait de confesser qu’au lieu de succéder au trône, on allait se cacher, cela ne pouvait signifier qu’une chose : un coup d’état. Et Evren, qui était loin d’être sotte — selon sa tante — connaissait les responsables. Elle avait vu comment Cirkin tenait tête à Aba en public, comment lui et les autres pères avaient amené avec eux de nouvelles célébrations, de nouvelles lois, et même de nouveaux dieux. Evren ne les aimait pas, et sans chercher plus loin, les condamna. Il ne lui fallut pas longtemps pour maudire à leur tour, tout ceux qui, parmi son peuple, toléraient ces usurpateurs.

Ardim saisit la main de sa nièce, la serra, et, lentement, souffle après souffle, Evren s’apaisa.

Ne t’en fais pas, fit-il en lâchant sa main, tout ira bien.

Au petit matin, les champs se couvrirent de paysans. Ceux qui reconnaissaient Ardim ou l’une des fillettes les saluaient avec bienveillance. Evren souriait, et les visages retournaient à leurs tâches.

Evren observa autour d’elle pour se repérer, et aperçut au bout du chemin la silhouette du temple qui se dessinait dans le ciel rosé.

Dunya se redressa, se frotta les yeux en déglutissant, puis s’assoupit à nouveau.

Le carrosse ralentit devant le temple, puis s’arrêta. Une sentinelle se précipita et ouvrit la porte avant d’offrir son bras à ceux qui en sortaient. Lorsqu’elle atterrit sur le sol sablonneux, Evren sentit la fraîcheur humide d’un brin d’herbe qui s’était glissé dans ses sandales, et réprima un frisson. Son attention se tourna vite sur l’horizon où elle chercha la voiture de sa mère, sans en trouver trace.

On déposa les bagages des filles au sol, et lorsque le carrosse fut vide, il s’éloigna en vitesse. Evren comprit que celui qui avait déposé sa mère avait sans doute fait de même.

Le temple qu’Evren adorait, c’était celui qui brillait de milles feux quand on y célébrait telle ou telle fête. Celui qu’elle considérait ce matin était au contraire d’une pâleur saisissante. Etait-ce le silence, ou l’absence de mouvement quelconque ? Le bâtiment ressemblait plutôt à une montagne grise et lisse, où les fleurs avaient fané, d’où la vie était partie. La fillette brûla soudain de voir sa mère.

Elle doubla sa sœur, dont l’allure indécise indiquait qu’elle somnolait encore, puis aperçut un des doyens qui courrait vers eux en claudiquant.

Allons ! Fit-il, dépêchons !

Tandis qu’il approchait, il tira de sa robe usée plusieurs pendentifs et les tendit en avant, comme pour indiquer qu’il fallait les mettre au plus tôt. Evren, en clignant des yeux, saisit celui que le doyen lui tendait. Elle examina le bijou suspendu au bout de sa chaîne avec admiration. Elle n’avait jamais rien vu de tel. Le médaillon ressemblait à une disque de verre blanc… taillé – sculpté même – dans une roche inconnue. Si l’on y déposait une goutte de lumière, elle coulerait sur la pente, dévalerait, slalomerait, bondirait dans un rayon aveuglant. Le joyau semblait avoir poussé autour d’un serpent doré, enroulé sur lui-même. Du bout des doigts, Evren en parcourut les reliefs, depuis la tête jusqu’à la queue, et éprouva le doux métal, bosselé, imparfait, unique. À cet instant, peu lui importait du moment que ce bijou fut sien.

Un flot de soleil entra par les vitres, dessinant sur le mur du fond les ombres de ces acteurs que le destin mettait en scène. Deux enfants endormis et apeurés, leur oncle prêt à tout pour les sauver, et un homme de foi, qui, l’air fou, leur agitait sour le nez une poignée de pendentifs brillants.

Evren plaça le médaillon autour de son cou, puis aida sa sœur à mettre le sien. Elle ne vit pas son oncle refuser le troisième pendentif, ni le visage du moine se tordre suffisamment pour afficher la surprise.

Je les rejoindrai plus tard, assura Ardim, je vais rester pour ma sœur.

Le doyen aurait sans doute tenté de le convaincre de renoncer à son plan, s’il n’avait pas décidé, à la place, de boitiller aussi vite que possible vers la porte du fond.

Achik ! Fit le religieux en claquant la langue.

La porte s’ouvrit, et Evren aperçut, enfin, sa mère. Lorsqu’elle réalisa que ses enfants étaient là, Anne se précipita à leur rencontre et les serra dans ses bras. Une seconde elle se détacha, vérifia la présence du médaillon sur leur poitrines, puis les embrassa à nouveau. Elle remercia son frère d’un regard, puis se tourna vers les deux religieux qui s’agitaient au fond de la pièce. Le premier semblait décrypter avec difficulté une tablette de cire, tandis que l’autre dessinait sur le mur des lignes à la peinture blanche. Parfois, celui qui lisait secouait la tête en répétant des mots inconnus, et celui qui peignait effaçait avec son poing pour recommencer un pas plus à gauche, ou un pas plus à droite. À en juger par la pile de tablettes et le mur couvert de traces à demi effacées, ces deux-là avaient passé une bonne partie de la nuit à se tromper.

Combien de temps encore ? Demanda Anne pour la énième fois.

Je ne sais pas, regretta le religieux aux tablettes, il se peut que la porte soit ici, ajouta-t-il en désignant la forme que son acolyte venait de tracer, ou là… Il pointa différents endroits du mur.

Evren vit sa mère se frotter le front et se sentit soudain coupable, comme si toute cette situation était sa faute.

Maman ! Appela-t-elle d’une voix timide, que se passe-t-il ?

Dunya, que toute cette agitation avait fini par réveiller, joignit son regard à celui de sa sœur. Avant que leur mère ne put répondre, un vacarme assourdissant résonna dans le grand hall. Le doyen eut à peine le temps de refermer la porte que déjà une marée d’armures envahissaient le temple. Le bruit de leurs bottes sur la pierre claqua dans l’air, et une seconde plus tard, un hurlement s’ajouta au vacarme.

Evren étouffa un cri et comprit, une seconde plus tard, que c’était la sentinelle – l’homme qui l’avait aidée à descendre du carrosse – qu’on assassinait. Une main la saisit par le bras, et l’envoya au fond de la pièce. Le doyen finit de barrer la porte puis plaqua son corps contre le bois.

Evi ! cria sa mère en l’agrippant, tiens ma main ! Ne la lâche pas ! Dunya, dépêche-toi ! Dirige-toi vers la porte !

La fillette s’approcha d’un pas incertain du religieux qui écartait les bras et les jambes, comme si ses vieux membres pouvaient encore s’interposer.

Non Dunya ! La porte, au mur, là !

Anne désignait les traces de peintures les plus récentes. Dunya sursauta, puis changea de direction. Evren l’observait, puis aperçut le regard troublé des deux religieux. Celui qui lisait les tablettes s’adressa à Anne, dont la main serrait fort celle d’Evren :

Il n’y a aucun moyen d’être sûr.

À peine eut-il terminé sa phrase qu’un coup sourd s’abattit sur la porte. Tout le monde sursauta.

Ouvrez, au nom du Père !

L’identité de ceux qui se trouvaient derrière la porte ne fit plus aucun doute. Evren, que la haine avait consumé quelques heures plus tôt, ne ressentait désormais que de la peur.

Rendez-vous! Fit une voix menaçante.

Un second coup frappa le battant, si fort, que tous imaginèrent sans se le dire qu’un monstre se tenait de l’autre côté.

Ardim se hâta d’éloigner le doyen.

Nous sommes la famille royale et nous n’avons d’ordre à recevoir de personne !

Evren vit son oncle leur faire signe de se hâter.

Anne se tourna vers le religieux aux tablettes, qui se mit à lire plus frénétiquement qu’alors. L’autre était tétanisé. Il tenait son pinceau en l’air, et n’entendait plus les consignes de son acolyte. Anne le secoua, mais rien n’y fit.

Le poing se remit à tambouriner, puis s’interrompit soudain pour laisser passer un filet de voix, à peine audible.

Ardim, ce n’est pas toi qui m’intéresse, c’est ta sœur.

Evren fut saisie. Cirkin, dont elle avait reconnu la voix, était venu en personne. Il avait prit le contrôle, et maintenant il allait arrêter sa mère.

Ardim, ouvre cette porte. Ne m’oblige pas à vous traiter comme des renégats.

Evren vit son oncle faire des signes désordonnés, puis vit sa mère secouer la tête en réponse.

Une seconde plus tard, la porte vola en éclat, et Ardim fut violemment projeté en arrière. Son corps, devenu une masse incontrôlable, alla heurter le doyen. Une marée de bras en armure se ruer par la porte enfoncée, tandis que les deux religieux levèrent aussitôt les mains en signe de reddition. Un soldat se rua vers le premier et lui logea son épée dans le ventre.

Anne, sans lâcher la main de sa fille, propulsa Dunya en avant, directement dans le mur. Loin de s’y écraser, la sœur d’Evren disparut purement et simplement dans un éclat noir. L’instant d’après, Evren vit deux mains emprisonner sa mère, qui hurla, tapa, agrippa, tout en hurlant à sa fille de sauter à travers le mur.

Evren vit une ombre se refermer sur elle, alors elle sauta.

L’espace d’une seconde, la fillette fut enveloppée de silence. Ses poumons s’étaient arrêtés de fonctionner, sa peau cristallisa.

Lorsque la lumière revint Evren sentit la main de sa mère, qu’elle n’avait jamais lâché, se dissoudre soudain entre ses doigts. Elle se retourna, pour l’empêcher de partir, mais il n’y avait rien ni personne, que le vent glacé qui arrachait à ses doigts engourdis de petits nuages de cendre grise.

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