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Mes voisins de cabine.

Je suis dans le train.

On avance. On va quelque part, vers une gare, je crois.

Le train se balance, c’est agaçant n’est-ce pas ? Ou cela ne dérange que moi ?

Mes voisins n’ont pas l’air de se plaindre. Certains lisent, d’autres travaillent sur leur ordinateur. D’autres mangent ou boivent un café. La plupart écoute de la musique, ou peut-être les infos, qui sait. Ça ne se lit pas sur leur visage. Ça pourrait, s’il étaient plus expressifs. Mais enfin, on nous a tous bien éduqué, on respecte l’intimité des autres passagers en ne leur montrant pas nos états d’âmes, en ne dansant pas sur de la musique entraînante, en ne réagissant pas aux actualités, en ne riant pas à gorge déployée aux tribulations d’un Jeff Tuche en président de la république.

Moi, le balancement du train me dérange car j’ai peur d’être malade. Je ne suis jamais malade, et c’est bien pour cela que j’en ai peur ; je ne saurai pas quoi faire si cela m’arrivait.

Je dis « je ne suis jamais malade », mon dieu non ! Mais les symptômes de ce mal au nom curieux : le mal au cœur ; je les connais. Il ne me faut pas grand-chose pour les ressentir. D’aucuns diraient que j’ai un petit cœur.

En fait c’est plutôt tout le contraire. Il est tellement grand mon cœur, que je cherche toujours à le remplir. Et ça fait mal, enfin non, ça rend malade. Parce que je veux être apprécié de mes voisins hein ! Et je ne pense pas que leur dégobiller mon quatre-heures sous le nez soit le meilleur moyen d’y parvenir.
Je veux tellement qu’ils m’apprécient ces voisins de cabine, que je me fais tout petit petit. Minuscule, je ne fais pas de bruit, je ne bouge pas, je ne me lève pas, je ne pète pas — grands dieux — je ne respire pas à voix haute, j’inspire en silence, j’expire dans ma tête. Je retiens mon souffle même, en espérant qu’ils m’aiment.

Hier j’étais dans l’avion. Les mêmes règles de cohabitation s’appliquent. À la différence peut-être que les passagers d’un train et ceux d’un avion ne partagent pas tout à fait la même chose. Eh oui, cette relation qui nous unit, cette invisible fraternité, imperceptible mais bien là, qui nous rappelle que train ou avion, on est tous ensemble dans le même bateau.

Mais l’aéroport c’est un peu plus sérieux. C’est comme la version adulte d’une gare.

On y entre pas comme dans un moulin à l’aéroport. Dire adieu à ses proches se fait loin de l’avion, bien loin du quai de la gare où on peut voir les mains s’agiter derrière la vitre. Il y a aussi les contrôles de sécurité à l’aéroport. On y filtre l’extérieur, l’être humain y passe comme la vache de Tintin en Amérique qui devient du Corned-beef. À part que, bien sûr, personne ne devient du Corned-beef. L’être humain en ressort nettoyé de toutes ses capacités d’agression. Envers autrui. Il est clean.

L’avion c’est le Macintosh du transport. C’est pour les gens qui vivent avec leur temps. Les pros. Le train, c’est du passé, c’est de l’amateurisme. Pas d’annonce en anglais, pas de turbulences, pas d’applaudissements à l’arrivée. Alors, permettez, mais le train, c’est ni plus ni moins qu’une balade romantique, pittoresque, chiante même. Et d’autant plus si par la force des choses on doit la faire tous les jours. Auquel cas, on vous plaindra comme on plaint l’immigrée assise à côté de vous, celle qui doit faire des ménages en attendant que la France soit suffisamment ouverte d’esprit pour reconnaître les savoir-faire étrangers.

Si, au contraire, vous dites lors de vos repas dominicaux que vous prenez l’avion tous les jours… on vous questionnera, on vous enviera, vous haïra même ! Pourquoi pas. En tout cas ça fera des vagues dans le potage. Et de mamie à tonton, en passant par le neveu et la voisine, on se fera une image de vous comme celle de quelqu’un d’important. Quelqu’un qui a réussi.

Mais la différence ne s’arrête pas là, car enfin, là où le train s’arrête faute de rails, l’avion, lui est libre, il se fiche des océans, des montagnes et des ravins, des villes et des déserts. Il s’en fout, lui, l’avion. Ce privilégié. Il se fend même de voler comme l’oiseau, mais plus vite et sans battre des ailes. Quel petit con.

En attendant, moi j’aime bien le train. Je n’ai toujours pas vomi, l’envie de pisser est sous contrôle, mon café me donne la pêche. Mes voisins ont fini leurs sandwichs, pour eux il est temps de dormir. La nuit s’épaissit autour, plus on avance et plus on la pénètre. c’est à croire qu’il ne fait jamais jour ici, et que les maison isolées que l’on croise, avec leur frêles clôtures entourant un carré exempt de mauvaises herbes ou trône un 4×4 couvert de neige, ont appris à vivre ainsi, dans la nuit permanente ; si bien d’ailleurs, que rien ne permet de les distinguer de ces maisons que l’on voyait plus tôt, là où il faisait jour.

Je suis encore loin de la fin de mon trajet, mais j’en ai assez d’écrire, alors j’arrête, j’espère que vous ne m’en voudrez pas trop. Eh bien quoi ? Bien sûr que votre avis m’intéresse : vous êtes comme mes voisins de cabine, je veux que vous m’aimiez.

11 réflexions au sujet de « Mes voisins de cabine. »

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