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Les leçons de sagesse de maître Takuan Ép 02: balance ton porc.

La jeune Otsū a 17 ans, on lui demande d’aller servir du saké à un capitaine de l’armée. Elle se fait accompagner de Takuan, le moine. C’est lui qui parle au début de l’extrait.

 

— Otsū, je crois personnellement que tu ne devrais pas avoir à servir le saké au capitaine, ni ce soir, ni aucun autre soir. Mais le prêtre est d’un avis différent. C’est un homme de ce monde. Il n’est pas du genre à pouvoir obtenir le respect ou le soutien du daimyō pour le temple par la seule élévation morale. Il croit devoir donner à boire et à manger au capitaine… veiller à son bien-être de chaque instant.

Il tapota l’épaule d’Otsū.

— … Et, après tout, c’est lui qui t’a recueillie et élevée ; aussi, tu lui dois bien quelque chose. Tu n’auras pas à rester longtemps.

Elle accepta à contrecœur. Tandis que Takuan l’aidait à se mettre debout, elle leva vers lui son visage barbouillé de larmes en disant :

— J’irai, mais seulement si tu promets de rester avec moi.

— Je n’y vois aucun inconvénient mais cette vieille barbe hirsute ne m’aime pas, et, chaque fois que je vois sa stupide moustache, j’ai une irrésistible envie de lui dire à quel point je la trouve ridicule. C’est puéril, je le sais bien, mais certaines gens me font cet effet-là.

— Je ne veux pas y aller seule !

— Le prêtre est là, non ?

— Oui, mais il s’en va toujours au moment où j’arrive.

— Hum… Mauvais, ça. Très bien, je t’accompagne. Maintenant, n’y pense plus, et va te laver la figure.

Lorsqu’enfin Otsū parut chez le prêtre, le capitaine, déjà dans les vapeurs de l’ivresse, se ragaillardit aussitôt. Redressant son couvre-chef, déjà nettement de travers, il devint tout à fait jovial et demanda rasade sur rasade. Bientôt, sa face s’empourpra, et les coins de ses yeux globuleux s’affaissèrent. Pourtant, une présence particulièrement indésirable dans la pièce rendait sa joie incomplète. De l’autre côté de la lampe était assis Takuan, courbé comme un mendiant aveugle, absorbé dans la lecture du livre ouvert sur ses genoux. Prenant à tort le moine pour un acolyte, le capitaine le désigna et brailla :

— Hé, toi, là-bas !

Takuan continua de lire jusqu’à ce qu’Otsū le poussât du coude. Il leva des yeux absents, regarda tout autour de lui, et dit :

— C’est à moi que vous parlez ?

D’un ton bourru le capitaine répondit :

— Oui, à toi ! Je n’ai que faire de toi. Va-t’en !

— Oh ! ça ne me gêne pas de rester, répondit Takuan avec innocence.

— Vraiment, ça ne te gêne pas ?

— Non, pas le moins du monde, dit Takuan en se replongeant dans son livre.

— Eh bien, moi, ça me gêne ! explosa le capitaine. Ça gâte le goût du bon saké d’avoir à côté de soi quelqu’un qui lit.

— Oh ! pardonnez-moi, répondit Takuan en feignant la sollicitude. Comme c’est grossier de ma part ! Je fermerai donc le livre.

— Sa seule vue m’agace.

— Soit. Je vais demander à Otsū d’aller le ranger.

— Pas de livre, espèce d’idiot ! C’est de toi que je parle ! Tu gâches le tableau. L’expression de Takuan devint grave.

— Voilà qui pose problème, non ? Ce n’est pas comme si j’étais le saint Wou-k’oung, et pouvais me changer en bouffée de fumée, ou devenir un insecte et me percher sur votre plateau.

Le cou rouge du capitaine se gonfla, et les yeux lui sortirent de la tête. Il avait l’air d’un poisson-lune.

— Dehors, espèce de dingue ! Hors de ma vue !

— Très bien, dit Takuan avec douceur en s’inclinant.

Il prit Otsū par la main, et s’adressa à elle :

— … Notre hôte dit qu’il préfère être seul. L’amour de la solitude est la caractéristique du sage. Nous ne devons pas l’ennuyer plus longtemps. Viens.

— Comment… comment ? Tu… tu…

— Il y a quelque chose qui ne va pas ?

— Qui t’a parlé d’emmener Otsū, affreux minus ?

Takuan croisa les bras.

— Je me suis rendu compte avec les années que peu de prêtres ou de moines étaient particulièrement beaux. Peu de samouraïs aussi, d’ailleurs. Vous, par exemple. Les yeux du capitaine manquèrent jaillir de leurs orbites.

— Quoi ?

— Avez-vous examiné votre moustache ? Je veux dire : avez-vous jamais vraiment pris le temps de la regarder, de l’évaluer d’une manière objective ?

— Salaud ! cria le capitaine en tendant la main vers son sabre appuyé contre le mur. Prends garde à toi !

Tandis qu’il se levait, Takuan, tout en le surveillant du coin de l’œil, lui demanda placidement :

— Hum… Comment faire pour prendre garde à moi ?

Le capitaine, son sabre dans son fourreau à la main, hurla :

— Je n’en supporterai pas davantage ! Tu vas recevoir ce que tu mérites !

Takuan éclata de rire.

— Cela veut-il dire que vous avez l’intention de me couper la tête ? Si oui, n’y songez plus. Ce serait assommant.

— Hein ?

— Assommant. Je ne connais rien de plus assommant que de couper la tête à un moine. Elle tomberait tout simplement par terre et resterait là, à vous regarder en riant. Pas une grande action d’éclat, et quel bien cela pourrait-il vous faire ?

— Mon Dieu, gronda le capitaine, disons seulement que j’aurais la satisfaction de fermer ta sale gueule. Tu en aurais, du mal, à garder pour toi ton insolent bavardage !

Rempli du courage que les gens de son espèce puisent dans le fait d’avoir une arme à la main, il éclata d’un vilain rire caverneux et s’avança d’un air menaçant.

— Voyons, capitaine !

Les façons désinvoltes de Takuan l’avaient mis dans une telle fureur que la main avec laquelle il tenait son fourreau tremblait violemment. Pour essayer de protéger Takuan, Otsū se glissa entre les deux hommes.

— … Qu’est-ce que tu nous chantes là, Takuan ? dit-elle dans l’espoir de détendre l’atmosphère et de gagner du temps. On ne parle pas ainsi à un guerrier. Allons, présente tes excuses, supplia-t-elle. Allons, demande pardon au capitaine.

Mais Takuan était loin d’en avoir terminé.

— Ecarte-toi, Otsū. Tout va bien pour moi. Crois-tu vraiment que je me laisserais décapiter par un benêt comme celui-ci qui, bien qu’il commande à des dizaines et des dizaines d’hommes capables, armés, a gaspillé vingt jours à tenter de retrouver un seul fugitif épuisé, à moitié mort de faim ? S’il est trop bête pour trouver Takezō, il serait vraiment stupéfiant qu’il pût me duper, moi !

— Ne bouge pas ! commanda le capitaine.

Sa face congestionnée devint pourpre tandis qu’il entreprenait de dégainer.

— … Ecarte-toi, Otsū ! Je vais couper en deux cet acolyte à grande gueule !

Otsū se jeta aux pieds du capitaine et le supplia :

— Vous avez toutes les raisons d’être en colère, mais, je vous en prie, soyez patient. Il a le cerveau un peu dérangé. Il parle ainsi à tout le monde. En réalité, il n’en pense pas un mot !

Et elle éclata en sanglots.

— Que dis-tu là, Otsū ? lui reprocha Takuan. Je suis parfaitement sain d’esprit, et je ne plaisante pas. Je dis seulement la vérité, que nul ne semble aimer à entendre. C’est un benêt, aussi l’ai-je traité de benêt. Veux-tu que je mente ?

— Tu ferais mieux de ne pas répéter une chose pareille ! tonna le samouraï.

— Je le répéterai aussi souvent qu’il me plaira. A propos, je suppose que cela vous est égal, à vous autres soldats, de perdre votre temps à rechercher Takezō, mais pour les cultivateurs cela constitue un terrible fardeau. Vous rendez-vous compte de ce que vous leur infligez ? Ils n’auront bientôt plus rien à manger si vous continuez. Il ne vous est sans doute même pas venu à l’esprit qu’ils doivent négliger complètement les travaux des champs pour prendre part à vos chasses désorganisées au canard sauvage. Et je pourrais ajouter : gratis. C’est une honte !

— Tiens ta langue, traître. C’est de la diffamation caractérisée contre le gouvernement de Tokugawa !

— Ce n’est pas le gouvernement de Tokugawa que je critique ; ce sont les fonctionnaires comme toi qui servent d’intermédiaires entre le daimyō et les gens du peuple, et qui ne méritent pas l’argent qu’ils gagnent. D’abord, pour quelle raison au juste te prélasses-tu ici ce soir ? Qu’est-ce qui te donne le droit de te détendre dans ton beau kimono bien confortable, bien chaud et bien douillet, de t’attarder au bain et de te faire verser ton saké du soir par une jolie jeune fille ? Tu appelles cela servir ton seigneur ?

Le capitaine était sans voix.

— … N’est-ce pas le devoir d’un samouraï que de servir son seigneur avec une inlassable fidélité ? N’est-ce pas ton métier que de pratiquer la bienveillance envers les gens qui s’échinent pour le compte du daimyō ? Regarde-toi ! Tu te bornes à fermer les yeux devant le fait que tu empêches les cultivateurs d’effectuer le travail d’où ils tirent leur subsistance. Tu n’as même aucune considération pour tes propres hommes. Tu es censé être en mission officielle, et que fais-tu ? A la moindre occasion tu te gaves des nourritures et des boissons chèrement gagnées par autrui, et exploites ta situation pour obtenir le logement le plus confortable possible. Je dirais que tu es un exemple classique de corruption, à te draper dans l’autorité de ton supérieur pour ne faire que dissiper les énergies du peuple à tes propres fins égoïstes.

Le capitaine était maintenant trop abasourdi pour fermer sa mâchoire pendante. Takuan pressa le mouvement :

— … Et maintenant, essaie seulement de me couper la tête et de l’envoyer au seigneur Ikesa Terumasa ! Cela, permets-moi de te le dire, le surprendrait. Il s’écrierait sans doute : « Eh bien, Takuan ! Est-ce ta seule tête qui vient me voir aujourd’hui ? Où diable se trouve le restant de ta personne ? » Il t’intéressera sans doute d’apprendre que le seigneur Terumasa et moi avions coutume de prendre part ensemble à la cérémonie du thé au Myōshinji. Nous avons aussi plusieurs fois longuement et agréablement bavardé au Daitokuji de Kyoto.

La virulence de « Barbe hirsute » le quitta en un instant. Son ivresse, elle aussi, s’était un peu dissipée, bien qu’il parût encore incapable de juger par lui-même si Takuan disait ou non la vérité. Il avait l’air paralysé, ne sachant comment réagir.

— … Et d’abord, tu ferais mieux de t’asseoir, dit le moine. Si tu crois que je mens, je me ferai un plaisir de t’accompagner au château pour me présenter devant le seigneur en personne. En cadeau, je pourrais lui porter un peu de la délicieuse farine de blé noir que l’on fait ici. Il en est particulièrement friand. Toutefois, il n’y a rien de plus fastidieux, rien qui m’ennuie davantage que de faire une visite à un daimyō. En outre, si la question de tes activités à Miyamoto venait par hasard sur le tapis tandis que nous bavarderions en prenant le thé, il me serait difficile de mentir. Cela se terminerait sans doute pour toi par l’obligation de te suicider pour incompétence. Dès le début, je t’ai conseillé de cesser de me menacer, mais vous autres, guerriers, vous êtes tous les mêmes. Vous ne pensez jamais aux conséquences. Et c’est là votre plus grave défaut. Maintenant, pose ton sabre, et je te dirai autre chose.

Atterré, le capitaine obéit.

— … Bien entendu, tu n’ignores rien de L’Art de la guerre, du général Sun-tzu… tu sais, l’ouvrage classique chinois sur la stratégie militaire ? Je suppose que tout guerrier de ton rang connaît à fond un livre aussi important. Quoi qu’il en soit, la raison pour laquelle je le mentionne est que j’aimerais te donner une leçon illustrant l’un des principes essentiels du livre. Je voudrais te montrer comment capturer Takezō sans perdre aucun autre de tes propres hommes, ni causer aux villageois plus d’ennuis que tu ne l’as déjà fait. Or, cela a trait à ton travail officiel, aussi aurais-tu intérêt à m’écouter avec attention.

Il se tourna vers la jeune fille.

— … Otsū, verse au capitaine une autre tasse de saké, veux-tu ?

Le capitaine était un quadragénaire ; il avait une dizaine d’années de plus que Takuan ; et pourtant, leurs visages en cet instant indiquaient nettement que la force de caractère n’est pas une question d’âge. La langue acérée de Takuan avait rendu humble son aîné dont l’air bravache avait disparu. Doux comme un mouton, il répondit :

— Non, je ne veux plus de saké. J’espère que vous me pardonnerez. Je ne me doutais pas que vous étiez un ami du seigneur Terumasa. J’ai bien peur d’avoir été très grossier.

 

 

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