Critiques & Lectures·Révise tes classiques!·Tous les articles

Révise tes classiques Ep 10 : Sartre, Les chemins de la liberté — Le sursis.

ý4ionœ (4orted Flashpix versionJe me souviendrai de mon premier Jean-Paul Sartre.

Déjà, l’attente était énorme. Je suis tombé amoureux de Simone de Beauvoir, et donc de Sartre, par ricochet. Mais comme Camus et lui ne s’aimaient plus, je ne savais pas à quel sauce j’allais donc le manger.

C’est par hasard que j’ai trouvé mon premier Sartre, dans un grenier, en explorant un carton de livres poussiéreux : Le sursis, le second livre d’une trilogie intitulée Les chemins de la liberté. D’ordinaire, j’adopte la posture de celui qui se moque de l’ordre des ouvrages, mais cette fois-ci j’ai eu des difficultés à comprendre l’histoire. Ne faites donc pas comme moi et commencez par L’âge de raison.

Le sursis, je l’ai lu pendant l’été, sur une terrasse à l’ombre ; je l’ai promené dans mon sac à dos, je l’ai dévoré dans l’avion et le train ; je me suis endormi en le lisant une bonne vingtaine de fois. J’ai aimé, donc. J’y ai retrouvé ma Simone, en filigrane, comme une voix qui encourage l’auteur.

La quatrième de couverture m’a beaucoup plu:

L’avion s’était posé. Daladier sortit péniblement de la carlingue et mit le pied sur l’échelle il était blême. Il y eut une clameur énorme et les gens se mirent à courir, crevant le cordon de police, emportant les barrières… Ils criaient «Vive la France ! Vive l’Angleterre ! Vive la Paix ! », ils portaient des drapeaux et des bouquets. Daladier s’était arrêté sur le premier échelon : il les regardait avec stupeur. Il se tourna vers Léger et dit entre ses dents :
— Les cons !

 

C’est le destin d’une dizaine de personnages dans les remous de l’année 1938, où la France se prépare sans y croire, à une guerre qu’elle refuse. Le cynisme, le désespoir, la colère, le sens de l’honneur, le refus de revivre 14-18, la révolte, l’acceptation, la confusion.

C’est un livre fascinant, et d’une justesse absolument incroyable. Les personnages sont pleins de complexité, jamais stéréotypés, leurs réflexions sont le fruit d’une vie vécue. Le style de Sartre est bourrée d’images, toutes les 2 pages on lit une phrase qu’on regrette de ne pas avoir écrite. En voici quelques exemples:

Le vieillard cessa de parler ; sa bouche demeurait entrouverte comme si elle continuait en silence à émettre des avis sur la situation.

 

Il se redressa en sursaut, les yeux ouverts, le cou raide : il y avait eu une secousse et puis des raclements, des roulements tout de suite monotones, apaisants comme la pluie : le train s’était mis en marche. Il passait le long de quelques chose ; il y avait au-dehors des objets solides et lourds de soleil qui glissaient contre les wagons : des ombres indistinctes, d’abord lentement puis de plus en plus rapides, couraient sur la paroi lumineuse, face à la paroi ouverte ; on aurait dit un écran de cinéma. La lumière sur la paroi, pâlit un peu, grisonna et puis brusquement ce fut un éclatement : « On sort de la gare.»

 

Si je rencontrais un berger des Cévennes et si je le voyais crever à côté de moi, pour me conserver ma République et mes libertés, je vous jure que je ne serais pas fier. Oh! Gomez, est-ce que vous pas honte, quelquefois : tous ces gens qui sont morts pour vous ?
— Ça ne me gêne pas, dit Gomez. Je risque ma peau comme eux.
— Les généraux meurent dans leur lit.

 

Il pensa : j’ai de la chance ; quand il se comparait aux pauvres types de son âge qui avaient été écrasés par le choléra, il était bien obligé de convenir qu’il avait de la chance. On ne l’avait pas pris en traître ; il ne s’agissait pas d’une de ces guerres qui bouleversent sans préparation la vie d’un homme, comme un simple accident : celle-là avait été annoncée six ou sept ans à l’avance, on avait eu le temps de la voir venir. Personnellement, Boris n’avait jamais douté qu’elle finisse par éclater ; il l’avait attendue comme un prince héritier qui sait, dès son enfance, qu’il est né pour régner. Ils l’avaient mis au monde pour cette guerre, ils l’avaient élevé pour elle, ils l’avaient envoyé au lycée, à la sorbonne, ils lui avaient donné une culture. Ils disaient que c’était pour qu’il devint professeur, mais ça lui avait toujours semblé louche ; à présent il savait qu’ils voulaient faire de lui un officier de réserve ; ils n’avaient rien épargné pour qu’il fit un beau mort tout neuf et bien sain. Le plus marrant, pensa-t-il, c’est que je ne suis pas né en France, je suis seulement naturalisé. Mais finalement, ça n’avait pas tellement d’importance ; s’il était resté en Russie ou si ses parents s’étaient réfugiés à Berlin, ou à Budapest, ç’aurait été pareil : ça n’est pas une question de nationalité, c’est une question d’âge ; les jeunes Allemands, les jeunes Hongrois, les jeunes Anglais, les jeunes Grecs étaient promis à la même guerre, au même destin. En Russie, il y avait eu d’abord la génération de la Révolution, puis celle du plan quinquennal et, à présent, celle du conflit mondial ; à chacun son lot. Finalement on naît pour la guerre ou pour la paix, comme on naît ouvrier ou bourgeois, il n’y a rien à y faire, tout le monde n’a pas la chance d’être Suisse.

 

— Vous vous en allez ? dit Irène.
— Je vais me promener, dit-il.
— Vous ne voulez pas rester un peu ? Il hésita :
— Franchement, j’avais plutôt envie d’être seul.
Elle lui posa la main sur le bras :
— Vous verrez. Avec moi ce sera comme si vous étiez seul.
Il la regarda : elle avait une drôle de façon de parler, veule et un peu niaise dans sa gravité ; elle ouvrait à peine sa petite bouche et secouait un peu la tête pour en faire tomber les mots.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s