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Le contretemps

Un récit originalement présenté pour le concours du récit Radio-Canada. Une histoire de rencontre entre un jeune homme et sa grand-mère via les carnets où elle à consigné sa vie.

 

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L’ombre blanche de la fenêtre s’allonge sur le mur, la lumière décline en laissant derrière elle des flaques de soleil. Il est huit heures du soir.

Je tiens enfin entre mes mains le cahier Oxford à grands carreaux dans lequel ma grand-mère a consigné ses souvenirs. En le feuilletant, je devine la pointe de son stylo qui dessine des boucles entre deux interlignes. J’entends le crissement du papier qui reçoit ses confessions.

En avançant dans l’histoire, je recule dans le temps. Je comprends, comme si cette pensée m’avait échappée jusque-là, que je ne pourrais jamais revoir ma grand-mère. Je m’insurge contre cette fatalité qui me semble soudain arbitraire. Allons bon ! Les scientifiques reconnaissent que le temps n’est qu’un concept, mais il faut quand même vivre avec ?

Au diable la chronologie ! Sans la flèche du temps, je lui parlerais à ma grand-mère Raymonde.

Je lui dirais que j’écris moi aussi. On pourrait même échanger des textes ! Se relire et s’entraîner ensemble !

Je lui raconterais ma vie au Canada. Je lui parlerais de cette fille qui est devenue mon port d’attache. Elle attraperait, au hasard de mes paroles, des détails qui feraient briller ses yeux. Et je serais fier, sans trop savoir pourquoi.

Je lui révèlerais mes peurs, sans retenue.

Te fais pas de bile va !

Je crois l’entendre, tout près de moi.

La lumière artificielle des néons remplace doucement celle du soleil, je m’enfonce plus loin dans mon fauteuil. En face de moi, une petite vieille apparaît. Elle s’est échappée de la photo jaunie où mes souvenirs l’avaient enfermée. Lentement, elle redevient humaine.

Dans son cahier, Raymonde décrit ses parents ; son père, revenu de la guerre sans sa jambe ; sa mère, couturière. Elle explique comment à dix-neuf ans elle a décidé de devenir sage-femme, et comment elle a obtenu un prêt pour aller étudier à la prestigieuse école de Reims.

La formation est difficile, reconnaît-elle, la directrice est sévère, le travail épuisant. Raymonde doit s’occuper de cinquante-cinq lits, du soin des femmes et des bébés, sans oublier de réviser, le soir, les cours du professeur Buisson. Une fois par semaine, elle est de garde pendant vingt-quatre heures, et heureusement le lendemain, elle a une après-midi de libre. Encore faut-il pointer à l’heure, précise-t-elle, sans quoi la sortie suivante sera annulée.

Je hoche la tête au-dessus du petit cahier.

Après douze mois de ce régime, elle valide sa première année.

On distingue les élèves de première et deuxième année à la couleur du ruban sur leur uniforme. Elle agite son nouveau ruban, tout rouge, avec fierté.

À tour de rôle, Raymonde et les autres sont chefs de service, font la visite des accouchées, surveillent et enseignent aux élèves de première année. Elle assiste la plupart des opérations : les fractures ouvertes, les appendicites, les cranioclasies…

Je fais une moue de dégoût.

Te fais pas de bile, semble-t-elle dire.

Au mois d’avril, c’est à son tour d’assurer le service d’isolement pour un mois.

Raymonde doit se lever toutes les trois heures pour prendre soin d’une ou plusieurs accouchées, isolées pour cause d’infection. Elle dort dans une petite chambre adjacente, sans contact avec l’extérieur, par mesure d’hygiène.

Vers la fin du mois, en amenant une de ses patientes à la salle d’opération, elle fait une syncope.

Je m’inquiète, surtout que je la sais à moins de deux mois de l’examen final.

Je suis rentrée chez mes parents, me dit-elle soudain d’une voix claire.

Enfin, sans aucun doute, je l’entends. Sa voix est douce, et pleine d’énergie. Elle poursuit :

On m’a mise au repos complet, et puis, la jeunesse aidant, je me suis rétablie. De retour à Reims, j’ai dû travailler d’arrache-pieds pour rattraper mon retard, tout en assurant les gardes journalières.

Je me repasse, ahuri, les mots qu’elle vient de prononcer. Je les soupèse, j’apprécie leur réalité.

Quelques semaines plus tard, le 2 juillet 1938, à Paris, Raymonde apprend avec une joie infinie qu’elle est reçue à l’examen. Elle est même la seule fille d’ouvrière à obtenir le diplôme de sage-femme cette année-là.

De retour dans les Ardennes, le pays natal de sa mère, elle s’installe comme sage-femme libérale. Elle décrit son minuscule appartement, où se côtoient un lit, une penderie, une cuisinière, une table et deux chaises.

Elle achète une bicyclette, et part à la recherche de sa première cliente. Dans ce pays d’élevage, on la regarde avec méfiance… et pourtant Raymonde admire ces gens simples et courageux.

— Raconte-moi ton premier accouchement ! j’exige, en me resservant du café.

Ma première cliente attendait son douzième enfant, tu imagines ? Douze. Le docteur du village lui avait conseillé d’accoucher dans une maternité. Mais à l’époque, ça ne se faisait pas. La pauvre femme m’a supplié de l’accoucher chez elle. Tu comprends ? Elle ne pouvait pas quitter sa maison et laisser ses enfants.

— Et ?

Je l’ai accouchée d’une petite fille en bonne santé. La mère… eh bien je l’entends encore ! Vous m’avez porté chance, disait-elle, et je donnerai à ma fille votre prénom.

Raymonde me confie que si son premier accouchement s’était mal passé, le village ne lui aurait probablement jamais fait confiance.

Notre conversation s’interrompt soudain quand le souvenir fugace d’une petite vieille traverse mes pensées. Je comprends que le présent nous rattrape, il n’y a plus une minute à perdre. J’accompagne la vieille dans son petit salon où le temps mâchonne doucement la trotteuse de la pendule. Je l’installe dans son fauteuil couvert de napperons, en face d’un gamin tout blond — c’est moi — qui joue sur le tapis.

Je retourne auprès de Raymonde, jeune, qui me parle des jours qui précèdent la Seconde Guerre mondiale, et de cet homme qu’elle finira par épouser.

Deux semaines plus tard seulement, son Roméo est mobilisé. Elle ne sait pas quand elle le reverra, et pour ne rien arranger, elle est enceinte. Comme en Quatorze, le village s’est vidé de ses habitants, on a peur de l’envahisseur.

Mes doigts se crispent autour de ma tasse.

Raymonde pose sa main sur la mienne.

Elle a trouvé refuge en Normandie, avec sa famille. Et puis… rien ne se passe. C’est la drôle de guerre, alors on revient près de la frontière belge. Roméo obtient une courte permission. Raymonde est aux anges, même si elle regrette de ne pas avoir la moindre opportunité d’être seule avec son époux…

Je suis un peu gêné, c’est ma grand-mère tout de même.

Pendant quelques minutes encore, on tue le temps tous les deux.

Je devine les soldats Allemands qui mitraillent sa colonne de réfugiés, et elle, enceinte jusqu’aux dents, qui plonge dans les ruisseaux. Je l’imagine reconnaître deux espions déguisés en bonnes sœurs, je la vois quand elle est soudain séparée de sa famille. Je l’aperçois lorsqu’elle accouche sous une pluie de bombes, des mains de son ancienne directrice elle-même. Elle s’échappe à Bordeaux avec son nouveau-né dans un train militaire, et attrape une infection des suites du manque de soins. Pendant quelques jours elle est entre la vie et la mort. Enfin, elle guérit, et miraculeusement, presque par hasard, retrouve son mari.

Je réalise que la nuit est tombée. Je lis à toute vitesse, mais rien n’y fait. Plus j’avance, et plus Raymonde vieillit.

Au fil des pages, de nouvelles lignes apparaissent, cette fois sur son visage. En un rien de temps ses cheveux grisonnent et sa peau se fripe. Elle est fatiguée. Elle a besoin de s’asseoir dans son vieux fauteuil.

En dépit de mes efforts, Raymonde est redevenue la vieille des photos. Le temps a repris son dû, et le gamin sur le tapis a trente ans.

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