Mes oeuvres·Nouvelles·Tous les articles

Seul avec eux

Une histoire de cabane au Canada et d’OVNI.

 

pexels-photo-164168 (1)

— Quelqu’un connaît une histoire qui fait peur ?

Le petit groupe se jette des regards curieux de part et d’autre des flammes orange.

— C’est pas un peu cliché, non ? Demande Alan.

— Quoi ?

— Tu sais bien ! Les campeurs qui se racontent des histoires d’horreur au coin du feu.

— Quel rabat-joie ! Tu as mieux à proposer, mon cher Alan ?

Il grimace.

— Allez ! Sean, Anthony, Mike ?

— Tu n’as qu’à commencer toi, lui répond-on.

La jeune femme réfléchit quelques secondes, puis relève sa jupe jusqu’à mi-cuisse. Elle désigne du bout de l’index une zébrure rosée de quatre ou cinq centimètres de long. Je regarde la cicatrice avec attention, elle semble familière.

— J’avais six ans, on venait d’emménager dans une maison à Barrie — elle réprime un frisson — brrr ! Rien que d’y penser… cette baraque me fout vraiment les jetons.

Elle marque une pause.

— Il y avait toujours des mouches dans cette pièce. Toujours. On les tuait à la bombe, et deux heures après elles étaient revenues… Le soir, ça craquait au plafond, sans raison. Ça faisait comme un bruit d’animal, comme un grognement de rongeur dans le bois. Et puis un jour — enfin, une nuit —, j’ai vu… quelqu’un. Dans ma chambre.

Je remarque que ma voisine Kim a la chair de poule.

— Une silhouette, au pied de mon lit. Elle ne bougeait pas… elle me regardait. Et puis il y a eu un flash lumineux et j’ai senti sur ma jambe, hum, quelque chose…

Un tremblement parcourt ma colonne vertébrale. J’observe mes amis, on peut lire la tension sur leur visage.

— Je ne sais pas ce que c’était. J’ai hurlé. J’ai sauté hors du lit. Mes parents sont arrivés, la chambre était vide… Ils ne m’ont pas cru. Depuis j’ai pris l’habitude. Mais j’ai gardé la marque.

La marque ?

— Brrr ! Frissonne-t-elle en sortant de sa rêverie. J’ai fait des cauchemars terribles les nuits suivantes, je redoutais d’aller dormir… et puis on a fini par déménager.

Plusieurs personnes se penchent pour admirer sa cicatrice.

— Bah ! C’était une hallucination.

— Merci, Alan, qu’est-ce qu’on ferait sans toi, dit-elle. Puis elle s’adresse au groupe tout entier :

— Écoutez, je ne vous demande pas de me croire.

Personne n’ose dire quoi que ce soit. Puis Sean se redresse. Il saisit son tee-shirt et le lève bien haut en tapotant son buste.

— Et celle-là ? Elle est pas belle cette cicatrice, hein ?

— Il n’y a rien, remarque son voisin.

— Mais si ! Regarde bien ! Là ! Il désigne sa poitrine. Mary Elen Moffit… elle m’a brisé le cœur.

Comme personne ne réagit, il ajoute :

— Vous n’avez pas vu Jaws ? Vous ne l’avez pas vu ! Personne ? Décidément vous êtes des gens bizarres ! C’est un film avec un énorme requin blanc qui dévore tout le monde. Il est sorti le mois dernier, je suis sûr qu’il passe encore au SilverCity.

Alan se tourne vers moi avec un air de défi.

— Et toi, le frenchie ? Tu en as une belle de marque sur le bras ! Laisse-moi deviner : un ménage à trois un peu trop violent ? Non, non, attends ! Une bagarre dans un bar quand tu avais six ans.

On rit autour de moi. On imite l’accent français. Je ne me vexe pas, les français ont une réputation sulfureuse outre-Atlantique. Pendant ce temps, ma voisine inspecte l’entaille fripée sur mon poignet à la lumière des flammes.

— Tu vois Alan, dis-je, dans Jaws il y a une scène très similaire : le chef Brody et Hooper se moquent du marin, euh… j’ai oublié son nom…

— Quint !

— Oui, Quint. Merci. Ils inventent des origines loufoques à sa cicatrice — un tatouage qui disait maman, etc. — et là Quint devient sérieux, et leur raconte le sort de ses compagnons d’infortune, abandonnés dans une mer infestée de requins après que leur navire ait sombré. Les deux autres ne savent plus quoi dire.

Mike prend la voix du marin :

— De vous à moi Hooper, ça, c’est quand j’étais sur le cuirassé Indianapolis…

Je souris. Le silence s’installe. On écoute le feu qui crépite. La rosée se tient à distance, mais on la devine derrière, froide, comme un soir d’automne.

— Alors le frenchie, ton histoire ?

— Vous êtes certain de vouloir l’entendre ? Je vous préviens, vous n’allez jamais plus dormir que d’un œil.

 

C’était il y a cinq ans, je venais d’arriver au Canada avec ma femme. Elle m’avait plusieurs fois parlé de ce chalet — cottage, comme vous dites — que son oncle possède au nord de Toronto. J’ai tanné Laura jusqu’à ce qu’elle nous obtienne enfin le droit d’y aller une semaine. On s’est organisés, on a loué une voiture — une Chevrolet Camaro grise —, préparé une glacière avec des bières, des hot dogs, tout quoi. Et puis, à la dernière minute, ma femme a dû sauter dans un avion pour Paris. Sa grand-mère… ou peut-être le boulot, je ne sais plus… Moi, je n’ai pas hésité très longtemps : je suis parti seul.

J’ai pris l’autoroute 401, et j’ai roulé tout droit. Il faisait beau. J’ai eu quelques difficultés dans les échangeurs. Vous savez qu’à certains moments la 401 a 18 voies ? Plutôt fou, non ? Deux heures plus tard, je quittai l’autoroute et m’engageai sur une nationale toute craquelée. Le paysage était si dépaysant ! La signalisation, toute jaune ; les poteaux téléphoniques en bois fendu, larges comme des piliers de temple grec ; les boîtes aux lettres avec leur petit fanion relevé ou baissé selon qu’on a ou pas collecté le courrier…

Deux heures de ce régime et j’arrivai à Carnarvon, où l’oncle de Laura avait laissé les clés à l’épicerie centrale. La patronne me fit passer un interrogatoire en règle — on n’est jamais trop prudent — et je récupérai un trousseau avec deux grosses clés argentées et une petite couleur bronze.

Après le village, je pris le chemin qu’on m’avait indiqué. Rapidement, le chemin devint aussi exiguë et torturé qu’un torrent de montagne. Je commençais à me sentir à l’étroit et me demandai : avais-je pris le mauvais chemin ? Peut-être que je n’avais pas compris les explications de l’épicière ? De toute façon, impossible de faire demi-tour à cause de la végétation : je continuai. Et enfin, il apparut : le chalet. Un vrai chalet canadien. Avec son toit de tuiles goudronnées couvert de tâches verdâtres. Ses rondins de bois qui se croisent dans les angles. Ses fondations en roches prises dans un enduit gris. Son boyau métallique prêt à cracher de la fumée. Ça sentait la forêt, le compost, les rochers et la mousse. C’était parfait.

pexels-photo-206648

Une fois garé, le sac à dos sur l’épaule, je tirai sur la porte-moustiquaire ; elle était montée sur ressort, et il me fallut la maintenir entrebâillée avec une grosse pierre. La seconde clé déverrouilla la porte en bois ; j’entrai. À l’intérieur, ça puait le renfermé : les coussins et les tapis avaient dû absorber l’odeur pendant des années. J’ouvris les fenêtres en grand.

La pièce du bas couvrait la totalité de la surface : sur la droite, un canapé ; au fond, la cuisine — ni plus ni moins qu’un poêle en fonte et deux éléments au mur ; à gauche, une table rectangulaire, entourée de chaises en bois clair. Dans le coin le plus éloigné, des étagères poussiéreuses. Qu’y trouvait-on ? Je m’approchai et vis des livres, des pots cabossés, des outils dont j’ignorais l’utilité, une boîte débordante de matériel de pêche ; je découvrais deux vieux lancers suspendus sous la mezzanine. Je grimpai trois ou quatre marches de l’escalier, un matelas apparut, ainsi qu’une pile de couvertures bariolées. À même le sol une lampe de chevet. C’était tout.

Il devait être six heures du soir quand j’eus fini de tout installer. Il y avait du bois de débité, je me dis avec plaisir que j’en couperais d’autres demain. Je me préparai un sandwich, attrapai une bière par le goulot et descendis au bord du lac. Il devait y avoir cinquante mètres à faire, on voyait l’eau miroiter à travers les sapins. En bas, le paysage était superbe. Les berges étaient raides, de grands rochers ronds se jetaient dans l’eau. Partout autour, la forêt. J’avançai sur un ponton défraichi, et aperçu un second chalet sur la berge d’en face. Tout était désert. L’oncle de Laura devait être heureux de passer ses soirées là. L’air était doux, ça sentait bon. Les grenouilles coassaient, les poissons et les oiseaux chassaient les insectes à la surface.

La première nuit tomba, et je quittai le lac à regret. En partant, la forêt me parut sombre et intimidante. Je réalisai soudain que j’étais seul ici, et je ne traînais pas. Une fois à l’abri du chalet, j’allumais la lampe à pétrole et fis un feu dans le poêle. Je fermai les fenêtres et les volets, verrouillai la porte d’entrée, et me jetai sur le canapé avec un livre et une couverture. L’interstice clair autour de la porte s’était rempli de bleu marine. Moi qui avais pris l’habitude des bruits de la ville, je fus impressionné par tant de calme. Une heure plus tard, l’ennui me poussa à aller me coucher.

Je fus réveillé à trois heures du matin. On entendait nettement les feuilles mortes craquer sous les pas d’un visiteur. Je le localisai au son, il longeait le chalet. Il s’arrêtait. Que faisait-il ? Je fixais le mur devant moi, comme pour voir à travers. Le silence se prolongea, puis l’inconnu disparut comme il était apparu. Je ne bougeai pas de mon lit, et tâchai de me rendormir. J’avais envie de pisser, mais ça attendrait demain.

Lorsque je me levai, le soleil était là et je me sentis un peu ridicule d’avoir été effrayé par les bruits de la forêt. En allant me soulager, je jetai un œil derrière le chalet. Il n’y avait rien de particulier. Bah ! c’était juste une biche. La journée mit un temps fou à passer, mais quand vint le soir je la regrettai déjà. La nuit tomba et je m’enfermai à nouveau. Ce soir-là, je ne trouvais pas le sommeil. J’avais l’oreille tendue, mais ne s’y engouffraient que les coassements des grenouilles et l’écho du vent dans les cimes. Enfin, exténué, je m’endormis.

Je fus réveillé comme la veille, à trois heures du matin. Je rageai d’abord, déçu peut-être, par tant de prévisibilité. Et puis j’écoutai. Les pas se rapprochèrent jusqu’à toucher la paroi. Je réalisai soudain que, quoi que ce soit, c’était juste là, et ça me sentait. Dressé sur un bras, prêt à fuir — pour où ? —, je ne bougeai pas. À force de tendre l’oreille, je finis par distinguer une respiration. Je commençais à être sérieusement effrayé. Brusquement, la bête inspira bruyamment. On aurait dit qu’elle cherchait à m’aspirer entre deux rondins. Je reculai aussitôt, le cœur dans la gorge. Je décidais de descendre et de m’armer. Quand on est seul, la nuit, l’imagination travaille. Je pris un couteau et m’assis à table, où l’unique lampe me rassurait un peu. Les pas firent le tour du chalet, passèrent devant la fenêtre fermée, atteignirent la porte. Je me précipitai vers la cuisine et attrapai une casserole et une spatule. Si c’était une biche, elle s’enfuirait. Je frappai et gueulai, pendant quelques secondes, puis j’écoutai. Rien.

Était-ce un cambrioleur ? Un rôdeur ? J’attendais.

Sans fin.

Pas un son ne vint apaiser mes nerfs. Je me dis que j’avais tout imaginé, que c’était une biche ou un raton laveur et qu’il avait décampé. Je me sentis stupide d’avoir paniqué, et pensai que si je comptais rester ici une semaine, il allait falloir que je m’habitue à la vie en forêt. Je reposai le couteau, et m’apprêtai à remonter me coucher, quand tout à coup, on frappa à la porte. Mon sang se glaça, un frisson me secoua de bas en haut, puis de haut en bas.

— Bob ! laisse-moi entrer.

La voix était celle d’un homme avec un accent de la campagne. Je ne compris pas tout de suite ce qu’il voulait.

— Bob ! Supplia-t-il en tambourinant.

— Il n’y a pas de Bob ici, dis-je, d’une voix asséchée par l’angoisse.

Mon visiteur semblait réfléchir.

— Z’êtes qui ?

Je me dis alors que c’était sans doute l’oncle de Laura, qui — curieusement — avait décidé d’apparaître au beau milieu de la nuit.

— Robert, c’est vous ?

— Nan, c’est pas Robert, articula-t-il avec peine. Allez ! Fais-moi entrer, s’te plaît Bob.

Je ne savais pas quoi faire : je ne me voyais pas ouvrir à cet inconnu, et encore moins ignorer ses supplications. Je me souvins que le chalet avait deux portes, et déverrouillai celle en bois, qui s’ouvrait vers l’intérieur. À travers la moustiquaire, j’aperçus un homme : il était grand, un peu sale, portait une salopette en jeans. Il était assis sur le sol humide devant l’entrée, visiblement ivre.

— Ah ! Enfin, môsieur se décide à ouvrir. Faut qu’ j’boive un coup.

— D’abord, vous allez me dire qui vous êtes.

— Je m’appelle Henri, fit-il, maintenant laisse-moi entrer.

— OK Henri, qu’est-ce que vous faites ici au milieu de la nuit ? Vous habitez dans le coin ? Vous êtes perdu ?

Le type s’ébroua, comme pour se réveiller.

— Je t’raconte, t’en fais pas. Mais tu vas pas me laisser là, l’cul dans la boue ?

J’ouvrais la porte-moustiquaire, puis lui tendis la main. Il la saisit, je tirai, il tira, on parvint à le remettre sur ses deux jambes.

Il traversa la pièce et alla s’asseoir à table. Je me demandais si lui servir à boire était une bonne idée, après tout, ce type pouvait être fou à lier, pour ce que j’en savais. Alors saoul… Et puis, malgré tout, pour éviter le conflit, je nous sortis deux bières de la glacière. Elles n’étaient plus très fraîches, mais tant pis. Je lui en tendis une, il fit la moue, l’air de dire — c’est pas d’l’alcool ça ! — mais dévissa la capsule néanmoins.

— Alors Henri, tu veux bien me dire ce qui t’amène ici au milieu de la nuit ?

— J’ai picolé.

Bon, je pensai alors, ça risque de prendre du temps.

— Tu as mal quelque part ?

— Nan, nan, ça va.

— Tu es perdu ?

— Nan, je v’nais voir Bob.

— C’est qui Bob ?

— C’est Bob ! Celui qui vit ici.

Je me rappelai soudain que Bob en anglais est le diminutif de Robert… l’oncle de Laura.

— Il n’est pas là.

— Et toi t’es qui ?

Je lui racontai d’où j’étais, ce que je faisais là. Il ne parlait presque pas et écoutait distraitement en agitant sa main de temps à autre. Finalement, je lui demandais s’il avait un endroit où passer la nuit.

— Évidemment ! me répondit-il, j’ai ma maison. Mais je… je veux pas rester seul avec eux.

— Avec qui ?

Il secoua la tête.

— C’est toi le chalet de l’autre côté du lac ?

Il me fixa de ses yeux ronds. Je n’insistai pas.

— Dors ici, proposais-je malgré moi.

L’espace d’une seconde, ses lèvres s’étirèrent dans ses joues. Il parut soulagé. Maladroitement, il se dirigea vers le sofa. Il s’affala dans le canapé, tira sur lui la couverture et ferma les yeux en rotant.

Dix minutes plus tard, je tâchais moi aussi de dormir. Je me repassais les évènements en boucle : le grand type qui ronflait sur le canapé avait peur de rentrer chez lui. C’était lui la maison de l’autre côté du lac. Et puis il avait dit eux.

Eux.

Qui, eux ?

J’avais gardé le couteau et la lampe près de mon lit. J’avais l’impression que Henri allait surgir d’un moment à l’autre en haut de l’échelle. D’ailleurs, quand les ronflements s’arrêtaient, même quelques secondes, je m’attendais à le voir apparaître.

Je me tournai sur le côté et fermai les paupières. Finalement, je m’endormis.

Un bruit me fit sursauter. J’ouvris les yeux, comme si ça pouvait m’aider à entendre. J’entendis la porte claquer plusieurs fois en grinçant. Puis une plainte :

— Argn !

Henri !

— Non ! Cria-t-il soudain.

— Henri ! Henri, que se passe-t-il ?

Tandis que je me levai en hâte, un bruit fort accompagné d’une secousse fit trembler la forêt.

Mon sang se glaça. Je sus immédiatement, en entendant ce bruit, que ce qu’il y avait dehors n’était pas normal. On comprend naturellement ce genre de chose. En un quart de seconde, les limites de la réalité sont dépassées. On est au-delà.

Je sautai au rez-de-chaussée et courus vers la porte. J’allais la claquer quand j’aperçus Henri, à une trentaine de mètres. Il se tourna vers moi, nos regards se croisèrent. Puis, sans mot dire, il s’enfuit à travers les arbres.

Je secouai la tête, incrédule. Ma bouche s’entrouvrit, je voulus appeler, mais aucun son ne sortit. Henri disparut dans la nuit, je ne comprenais rien. Je fis un pas dehors, scrutai la forêt. J’avais l’impression que le danger allait apparaître de partout à la fois. La panique m’envahit, je tâchais de la contrôler. J’écoutai, tout était redevenu calme. Et puis, je l’aperçue : une boule dans le ciel. À cinq cents mètres environ. Une lumière, comme un phare de voiture. Je me figeais complètement. L’air n’entrait plus en moi. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Mes poils se dressèrent. Que faire ? M’enfermer à double tour ? M’enfuir ? Le chalet n’avait pas de téléphone. De toute façon, qui aurais-je appelé ? Ce que je voyais dans le ciel, c’était un OVNI. Il n’y avait pas de numéro d’urgence pour ça.

Bon sang ! Je me dis, mi-tremblant, mi-excité, c’est un OVNI ! Je restais sur le pas de la porte un moment à observer la boule lumineuse. Je passai en revue toutes les explications possibles : un hélicoptère ? Non, l’objet était silencieux. Une montgolfière ? Non, il était immobile. Un projet militaire ? Oui, peut-être. Cette pensée me rassura un peu, mais au fond de moi je n’y croyais pas. Je sentais, dans cette lumière qui brillait au milieu du ciel, autre chose.

Elle se déplaça lentement. Elle venait — sûrement par hasard — dans ma direction. Je fis un pas en arrière. Elle survola le lac, puis s’immobilisa. Je ne la quittais pas des yeux. Soudain, le phare s’éteignit. Une seconde ou deux, peut-être. Lorsqu’il s’alluma à nouveau, il brillait comme le soleil. Je n’avais jamais vu une lumière si éclatante. Ou plutôt si : la lumière du jour. Je n’oublierais jamais cet instant. Je pouvais discerner les détails de la forêt sans effort. Les branches des sapins, une biche, Henri, tout là-bas ! Qui s’était arrêté pour regarder.

La lumière mourut. Tout disparut. Quelques secondes plus tard, trois ou quatre boules dorées s’allumèrent, à quelques mètres l’une de l’autre. On devinait la forme d’un vaisseau.

C’est à ce moment que j’eus le plus peur : il y avait dans le ciel, juste là, quelqu’un, avec une intention. Une intention que je ne connaissais pas, que je ne comprenais pas, et qui m’incluait peut-être. C’était terrorisant. Le vaisseau survola la forêt dans le silence le plus total. Il s’éloignit.

Je restais là, persuadé qu’il reviendrait. J’avais vu les films où une espèce extra-terrestre enlevait des humains pour pratiquer sur eux des expériences. J’avais ri de ces histoires rocambolesques. Je ne riais plus. Un instant, l’objet disparut derrière les arbres. Je me dis qu’il fallait partir. Trouver Henri, et foutre le camp au plus vite.

J’entrai dans le chalet en tâchant de ne pas paniquer. J’attrapai mon sac à dos, y fourrais mon portefeuille, une bouteille d’eau, quelques biscuits, une veste. Je pris les clés de la Chevrolet, balayai la pièce du regard pour vérifier que je pouvais abandonner le reste. Avec le plus grand dépit, je tournai la molette de la lampe à pétrole et fus plongé dans l’obscurité. Seule demeurait la mèche incandescente où s’accrochaient encore de faibles éclats de lumière. Une fois dehors je scrutai le ciel étoilé à la recherche de l’OVNI. Je m’en voulais de l’avoir perdu de vue, et quand je me retournai pour fermer la porte, je sentis dans mon dos sa présence invisible. Enfin, en jetant un coup d’œil circulaire, je marchai vers la voiture. Je la déverrouillai, la portière grinça un peu. Je lançai mon sac à dos sur le siège arrière, secouai le levier de vitesse, enfonçai la clé dans la serrure. Une fois que j’aurai démarré, me dis-je, il me faudrait partir sans perdre une seconde. Je refermai sans bruit.

J’inspirai lentement.

Retins mon souffle.

Mis le moteur en route.

 

Je ne dis plus rien. Je pense. Tous les regards sont braqués vers moi. La tension est insoutenable.

— Et ? Explose Sean.

— Et rien, j’ai conduit aussi vite que possible. J’ai miraculeusement évité les arbres, ça m’aurait vraiment couté cher si j’avais abîmé la voiture de location.

— Et Henri ? Et l’OVNI !

— J’ai retrouvé Henri sur le chemin, je l’ai fait monter et on a roulé jusqu’à la ville. On a attendu l’aube, on est allé boire un café sans échanger le moindre mot. Henri est resté, je suis parti. On ne s’est plus revus.

Sarah me regardait fixement.

— Et ta cicatrice ? dit-elle.

— C’est un peu comme ton histoire, Sarah. Après avoir mis Henri sur le siège passager, j’ai fait le tour de la voiture pour reprendre le volant. Quand j’allais m’asseoir, je sentis quelque chose m’agripper : comme une liane. J’ai eu peur, j’ai ramené mon bras dans l’habitacle et j’ai claqué la portière, sans même me retourner. Quelques jours plus tard, la cicatrice est apparue. Elle est là depuis.

8 réflexions au sujet de « Seul avec eux »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s