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Tu as changé, Simon. Ecriture libre, dialogue.

Deux amis discutent. L’un reproche à l’autre d’avoir changé.

 

— Mais qu’est-ce que tu veux dire à la fin ? Je suis là, depuis tout à l’heure, à t’écouter tourner autour du pot. Tu me parles de ce que nous faisions, de qui nous étions, tu me dis que toi tu n’as pas changé, et que je peux te parler si besoin. D’accord. Je te peux te parler… la belle affaire ! Oui mais voilà : je n’en ai pas besoin.

Silence.

— Tu veux que je te confie quoi exactement ? insiste Simon.

— Mais rien ! Rien… se défend Romain.

Nouveau silence.

— Tu parles d’honnêteté, c’est ça ?

— Oui.

— Alors commence par me dire clairement ce que tu me reproches !

— Oh Simon ! C’est bien ça que je te reproches ! Tu mets des mots dans ma bouche, des intentions derrière mes silences, en réalité je réfléchis, je me demande comment t’aborder.

— Mais enfin pourquoi ? On se connaît depuis toujours ! D’ailleurs…

— Mais parce que tu as changé Simon ! coupe Romain. On ne te reconnaît plus.

— On ?

— D’accord… je.

Encore un silence. Cette fois-ci il se prolonge et dépasse la durée acceptable. Des deux côtés, on réfléchit. Des deux côtés on sent la gêne monter. Simon prends la parole.

— Changer, c’est grave ?

— Ne sois pas ridicule, bien sûr que non.

Romain réfléchit.

— Quoique, parfois, peut-être… Il y a des millions de façons de faire du mal aux autres.

— Les autres ne m’intéressent pas. C’est peut-être ça ma différence. C’est peut-être en ça que je suis différent. Tu comprends ?

Simon prononce ces mots avec une douceur sincère que son ami d’enfance interprète comme de la suffisance. Un éclair fend son regard mouillé, persiste une seconde, puis disparait.

— Non. Pour moi, tu étais un ami Simon. Celui avec qui on peut rire, celui qui me comprend, celui à qui je disais tout, sans réfléchir. Sans peur.

— Tu as peur ? Peur de quoi ?

— Tu réfléchis trop Simon.

— On ne réfléchis jamais as…

— Chut ! Basta ! Écoute-moi une seconde ! On ne fait pas un débat là, on communique. Tu veux que je m’ouvre, je m’ouvre ! Cesse de chercher dans mes propos des lieux communs à découdre ou je ne sais quel faiblesse rhétorique !

Simon incline la tête, il reconnaît sa faute. Romain allume une nouvelle cigarette. Il sait que dorénavant il a toute l’attention de son interlocuteur.

— On…

Tu

J’ai… l’impression que tu cherches une réalité qui dépasse l’humanité toute entière. Tu interprètes tout ce qu’on te dit, tu ne veux plus rire de tout, ton jugement me censure.

— J’ai changé, c’est vrai. J’ai évolué, oui. Ce n’est pas un souhait tu sais. Je ne me suis pas mis aux commandes un matin en me disant « Voilà le cap à suivre », j’ai vogué, comme toi, comme tous, et me voilà. Si tu regardes là où je me trouvais hier, tu ne trouveras qu’une mer plate, une mer de souvenirs lisse.

Au mot souvenir, Romain sent les larmes monter. Il ne saurait dire pourquoi, si c’est l’acceptation ou le refus qui l’ébranle ainsi.

— Je suis là, s’empresse d’ajouter Simon. On est sur le même océan. Je suis ailleurs c’est tout. Pourquoi ne regardes-tu pas avec un oeil neuf ?

— Tu sembles avoir tout oublié ! Je ne peux pas regarder avec un oeil neuf parce que je me souviens de tout, moi ! Je ne me souviens et ça me manques. Tu me manques.

— Le passé te manque.

Et puis soudain Simon comprends. À voix haute il pense :

— Le Simon d’avant te manques…

Romain se dissimule derrière une bouffée de cigarette.

— Je ne sais pas comment t’aider mon vieux, commence Simon. J’aimerais te dire que moi aussi je suis nostalgique, mais ce n’est pas vrai. J’ai oublié un peu, c’est vrai. Le passé ne me heurte pas. Tu es nostalgique, vient, raconte-moi.

Simon met une main sur l’épaule de son ami. Le geste n’est pas anodin et Romain sursaute, avant de se détendre.

— Non, ça va. C’est mon problème après tout.

— Je suis toujours ton ami, tu peux me parler tu sais.

Romain relève les yeux. Entre ses dents il lâche :

— Tu vois, ce n’est pas si simple.

— Quoi ?

— Tu as retourné la situation, dorénavant c’est moi qui ai un problème. Tu as gagné, encore.

Simon réfléchit.

— Tu cherches à voir un homme qui n’est plus le même, un fantôme. C’est ton problème, oui. Mais je veux bien t’écouter me parler du passé. Qui sait ? Ma mémoire reviendra peut-être. Tu peux aussi m’écouter Romain, je te raconterai mes différences, au moins celles que je comprends. Et tu décideras si je suis un con prétentieux ou pas.

— D’accord. D’accord. Mais ne fais plus ça.

— Plus quoi ?

— Me donner deux options simplistes comme tu viens de le faire. Si tu veux que je saisisse toute ta complexité…

Simon acquiesce.

— Tu as raison, je ferais bien de changer ça.

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