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Révise tes classiques ! Ep 8, Alphonse Daudet, Lettres de mon moulin

3247464363_bda2c25d42_oEn partant pour une semaine de camping, j’ai attrapé au vol un petit livre — léger, me disais-je — pour accompagner mes soirées : Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet. J’en avais lu un peu, à l’école, pas par choix donc, et n’en avais rien retenu. C’est donc avec une certaine émotion que je tombais sur les fameux La chèvre de monsieur SeguinL’Arlésienne, La mule du pape, et le curé de Cucugnan.

Dès le début de ma lecture je me réjouissais du talent d’Alphonse Daudet pour les descriptions à la fois simple et imagées, jamais lourdes, efficaces donc. Les nouvelles (ou lettres) sont prenantes, pas aussi poussiéreuses que je le craignais. Elles ont un début et une fin, on s’attache très vite aux personnages haut en couleurs, et à ceux, aussi, volontairement plus ternes. Et c’est bien cela le plus difficile avec Lettres de mon moulin, c’est triste. Très triste. Chaque histoire nous rappelle durement la dure réalité de la vie à cette époque, et nous place sur la piste de réflexion métaphysiques dont on se passerait volontiers.

Mais le texte est beau, et certains passages m’ont beaucoup plus.

 

Si vous avez jamais passé la nuit à la belle étoile, vous savez qu’à l’heure où nous dormons, un monde mystérieux s’éveille dans la solitude et le silence. Alors les sources chantent bien plus clair, les étangs allument des petits flammes. Tous les esprits de la montagne vont et viennent librement ; et il y a dans l’air des frôlements, des bruits imperceptibles, comme si l’on entendait les branches grandir, l’herbe pousser. Le jour, c’est la vie des êtres ; mais la nuit, c’est la vie des choses.

 

Quand le mistral ou la tramontane ne soufflaient pas trop fort, je venais me mettre entre deux roches au ras de l’eau, au milieu des goélands, des merles, des hirondelles, et j’y restais presque tout le jour dans cette espèce de stupeur et d’accablement délicieux que donne la contemplation de la mer. Vous connaissez, n’est-ce pas, cette jolie griserie de l’âme ? On ne pense pas, on ne rêve pas non plus. Tout votre être vous échappe, s’envole, s’éparpille. On est la mouette qui plonge, la poussière d’écume qui flotte au soleil, la fumée blanche de ce paquebot qui s’éloigne, ce petit corailleur à voile rouge, cette perle d’eau, ce flocon de brume, tout excepté soi-même…

 

Qu’il était triste le cimetière de la Sémillante !… Je le vois encore avec sa petite muraille basse, sa porte de fer, rouillée, dure à ouvrir, sa chapelle silencieuse, et des centaines de crois noires cachées par l’herbe… Pas une couronne d’immortelles, pas un souvenir ! rien … Ah ! les pauvres morts abandonnés, comme ils doivent avoir froid dans leur tombe de hasard !

 

Là-dessus, le brave Lionetti, tout ému, secoua les cendres de sa pipe et se roula dans son caban en me souhaitant la bonne nuit… Pendant quelques temps encore, les matelots causèrent entre eux à demi-voix… Puis l’une après l’autre, les pipes s’éteignirent… On ne parla plus… Le vieux berger s’en alla… Et je restai seul à rêver au milieu de l’équipage endormi.

 

Dans le calme et le demi-jour d’une petite chambre, un bon vieux à pommettes roses, ridé jusqu’au bout des doigts, dormait au fond d’un fauteuil, la bouche ouverte, les mains sur les genoux. (…) Le vieux dormait dans son fauteuil, les mouches au plafond, les canaris dans leur cage, là-bas sur la fenêtre. La grosse horloge ronflait, tic-tac, tic-tac. Il n’y avait d’éveillé dans toute la chambre qu’une grande bande de lumière qui tombait droite et blanche entre les volets clos, pleine d’étincelles vivantes et de valses microscopiques…

 

— C’est l’ami de Maurice…
Aussitôt la voilà qui tremble, qui pleure, perd son mouchoir, qui devient rouge, toute rouge, encore plus rouge que lui… Ces vieux ! ça n’a qu’une goutte de sang dans les veines, et à la moindre émotion elle leur saute au visage…

 

Au-dessus de ma tête, les oranges en fleur et en fruit brûlaient leurs parfums d’essences. De temps en temps, une orange mûre, détachée tout à coup, tombait près de moi comme alourdie de chaleur, avec un bruit mat, sans écho, sur la terre pleine.

 

Quand j’ouvris ma fenêtre, au petit jour, une brume d’été lourde, lentement remuée, frangée aux bords de noir et de rose, flottait dans l’air comme un nuage de poudre sur un champ de bataille. Pas une feuille ne bougeait, et dans ces beaux jardins que j’avais sous les yeux, les vignes espacées sur les pentes au grand soleil qui fait les vins sucrés, les fruits d’Europe abrités dans un coin d’ombre, les petits orangers, les mandariniers en longues files microscopiques, tout gardait le même aspect morne, cette immobilité des feuilles attendant l’orage. Les bananiers eux-mêmes, ces grands roseaux vert tendre, toujours agités par quelque souffle qui emmêle leur fine chevelure si légère, se dressaient silencieux et droits, en panaches réguliers.

 

L’heure exquise, c’est le crépuscule (…). En paix le grand soleil rouge descend, enflammé, sans chaleur. La nuit tombe, vous frôle en passant de son aile noire tout humide.

 

Tout à coup, j’éprouve un tressaillement, une espèce de gêne nerveuse, comme si j’avais quelqu’un derrière moi. Je me retourne, et j’aperçois le compagnon des belles nuits, la lune, une large lune toute ronde, qui se lève doucement, avec un mouvement d’ascension d’abord très sensible, et se ralentissant à mesure qu’elle s’éloigne de l’horizon.
Déjà un premier rayon est distinct près de moi, puis un autre un peu plus loin… Maintenant tout le marécage est allumé. La moindre touffe d’herbe a son ombre.

 

Voilà pour les meilleurs extraits de Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet. Et vous, vous l’avez lu?

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