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Révise tes classiques ! EP 7 — S. de Beauvoir, La force de l’âge, partie 2

Voici la seconde partie des extraits choisis du tome 2 des mémoires de Simone de Beauvoir, La force de l’âge.

À propos de ses premières années d’enseignement et de sa relation avec les élèves.

Je remplissais les fonctions d’un professeur de philosophie, je n’en étais pas un. Je n’étais pas cette même cette adulte que les autres voyaient : je vivais une aventure individuelle à laquelle aucune catégorie ne s’appliquait pour de bon. Quant à mes cours, je les faisais avec goût : c’était des conversations d’individu à individu plutôt qu’un travail. (…) Les premiers jours (ndlr: de chaque nouvelle année scolaire) j’examinais avec perplexité les quarante adolescentes à qui j’allais essayer d’inculquer mes façons de penser : Qui me suivrait ? Jusqu’à quel point ? J’avais appris à me méfier des yeux qui s’illuminaient trop vite, des bouches qui souriaient avec trop d’intelligence.

Simone parle d’Olga, une jeune russe qui suivait ses cours.

Ses autres camarades, elle les trouvait fades et sottes ; elle jugeait tout le monde avec une extrême sévérité ; elle ne se sentait pas solidaire de cette société qu’elle observait de loin avec un détachement ironique. C’est cette distance qui la rendait intellectuellement si exigeante : elle refusait tout crédit à cette civilisation étrangère ; elle n’acceptait que les vérités démontrées à la lumière de la raison universelle. Elle devait aussi à sa situation d’exilée une vision baroque et souvent drôle des choses et des gens.

Quand elle parle de sa cécité, sa schizophrénie qui l’empêchait de voir se profiler les évènements de la seconde guerre mondiale.

(…) Je ne me guéris pas du moralisme, du puritanisme, qui m’empêchaient de voir les gens tels qu’ils sont, ni de mon universalisme abstrait. Je demeurai pénétrée de l’idéalisme et de l’esthétisme bourgeois. Surtout, mon entêtement schizophrénique au bonheur me rendit aveugle à la réalité politique. Cette cécité ne m’était pas personnelle : presque toute l’époque en souffrait. (…) Personne ne disposait des instruments nécessaires pour embrasser l’ensemble d’un monde en train de se rassembler et auquel on ne comprenait rien si on en comprenait pas tout.

Elle parle des erreurs de jeunesse. Pas les erreurs en tant qu’actes, mais plutôt les erreurs d’interprétation, de compréhension, de capture de la vie telle qu’elle est vraiment.

Tout de même, si je fais le bilan de ces années, il me semble qu’elles m’ont énormément apporté : tant de livres, de tableaux, de villes, tant de visages, tant d’idées, d’émotions, de sentiments ! Tout n’était pas faux. Si l’erreur est une vérité mutilée, si la vérité ne se réalise que par le développement de ses formes incomplètes, on comprend que même à travers les mystifications la réalité réussisse à percer.

À propos de ces années où malgré ses efforts, Simone ne parvient pas à écrire un premier roman.

Écrire est un métier, me disais-je, qui s’apprend en écrivant. Dix ans, tout de même, c’est long, et pendant cette période j’ai noirci beaucoup de papier. Je ne crois pas que mon inexpérience suffise à expliquer un échec aussi perseverant. Je n’étais guère plus rouée quand je commençai L’Invitée. Faut-il admettre qu’à ce moment-là j’avais « rencontré un sujet », tandis qu’auparavant je n’avais rien à dire ? Mais il y a toujours le monde autour de soi : que signifie ce rien ? En quelles circonstances, pourquoi, comment des choses se révèlent-elles à dire ?

La littérature apparaît lorsque quelque chose dans la vie se dérègle ; pour écrire (…) la première condition c’est que la réalité cesse d’aller de soi ; alors seulement on est capable de la voir, et de la donner à voir.

Un extrait qui parle de l’écriture:

L’ennui, quand on s’attelle à un ouvrage de longue haleine et composé avec rigueur, c’est que, bien avant de l’avoir achevé, on cesse de coïncider avec lui : le moment présent ne peut pas s’y déposer.

Lorsque, terrifiée soudain à l’idée que le nazisme demeure en France dix, quinze ou vingt ans, alors même que Simone ne saurait pas avec certitude si Sartre était mort ou vivant. Ce qu’elle décrit en fait, c’est la vie dans un présent sans avenir.

J’essayais de me convaincre que je consentais au pire, et parfois je m’en persuadais. Je reprenais mon calme, je m’enfermais dans le présent ; mais le présent, naguère, c’était un joyeux foisonnement de projets, l’avenir l’emplissait ; réduit à soi, il tombait en poussière.

J’ai particulièrement aimé la rencontre littéraire avec Camus et son premier roman L’Étranger :

Nous en avions lu quelques lignes (…) et nous avions tout de suite intéressés ; le ton du récit, l’attitude de l’Étranger, son refus des conventions sentimentales nous plaisaient (…) Il y avait longtemps qu’aucun nouvel auteur français ne nous avait si vivement touchés.

Simone décrit son déménagement sous l’occupation. Elle transporte ses valises et quelques livres sur une charrette à bras à travers la ville, et cette extrême pauvreté ne surprend personne. Elle explique:

Personne ne trouvait ce spectacle insolite, et même à St Germain, je n’aurais pas été gênée de croiser des gens des gens qui me connaissaient : on s’arrangeait comme on pouvait. C’était un des bons côtés de cette époque : un tas de conventions, de timidités, de cérémonies avaient été balayées ; les besoins étaient réduits à leur vérité : cela me plaisait ; j’aimais aussi cette quasi-égalité qui nous était imposée ; je n’avais jamais eu le goût des privilèges.

Un de ses personnages pense que :

Les hommes ne sont pas des unités qu’on peut additionner, multiplier, soustraire ; ils n’entrent dans aucune équation parce que leurs existences sont incommensurables ; en sacrifier un pour en sauver dix, c’est consentir à l’absurde.

La liberté:

Je distinguai deux aspects de la liberté : elle est la modalité même de l’existence qui bon gré, mal gré, d’une manière ou d’une autre, reprend à son compte tout ce qui lui vient du dehors ; ce mouvement intérieur est indivisible, donc total en chacun. En revanche, les possibilités concrètes qui s’ouvrent aux gens sont inégales ; certains accèdent seulement à une faible partie de celles dont disposent l’ensemble de l’humanité ; leurs efforts ne font que les rapprocher de la plateforme d’où les plus favorisés prennent le départ : leur transcendance se perd dans la collectivité sous la figure de l’immanence.

Enfin :

On prétend souvent que les écrivains ne doivent être connus que par leurs livres, qu’en chair et en os ils déçoivent : je constatai qu’aucun lieu commun n’est plus faux.

 

Le tome 2 des mémoires de Simone de Beauvoir s’achève sur ces extraits. Prochain rendez-vous : Révise tes classiques! Ép 8 , Alphonse Daudet et ses Lettres de mon moulin.

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