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Zôê

Feven balayait l’horizon à la recherche d’un endroit tranquille. Elle repéra un grand arbre, dont l’ombre donnait à la terre une couleur de miel. Impatiente, elle s’y réfugia, se glissa entre deux racines hautes, et cala son dos contre la base du tronc. Une seconde plus tard, elle dépliait sur ses genoux son ordinateur portable, et lançait la vidéo qu’elle venait enfin de recevoir.

L’écran s’illumina, le logo de Star Peace apparut. Feven mourait d’impatience.

Bienvenu cher juré,

Tout d’abord, merci de votre participation au mouvement Star Peace. Dans cette première vidéo, vous allez revoir les évènements du 12 et 13 juin 2018.

Un écran noir afficha la première phrase du discours de Joseph Evren :

« Hier encore nous étions seuls. »

La citation disparut au profit d’une photographie colorée ; celle de trois scientifiques sur un site archéologique, présentant au monde un morceau de météore couleur safran. La photo suivante montrait un champignon blanchâtre, agitant ses filaments laiteux. L’organisme, désormais le plus célèbre du monde, venait d’être découvert. D’abord baptisée Eve sur les réseaux sociaux, La communauté scientifique l’avait rapidement renommée Zôê : la vie.

Feven se souvenait de cette découverte, la plus grande, sans doute, de l’histoire de l’humanité.

À neuf heures, heure de Paris, les chercheurs Louise Lee, Nadeem Diabi, et Pierre Boisse, annonçaient leur incroyable nouvelle sur Twitter : « C’est officiel : découverte d’une cellule extraterrestre sur la météorite NA1669 retrouvée dans le sud de l’Égypte. »

L’information fut si vite partagée qu’en moins d’une heure la moitié de la population mondiale l’avait lue ou entendue. Ce tweet est, encore à ce jour, le plus partagé de l’histoire.

Aux alentours de onze heures, la nouvelle brisa même les murs de la censure : Chine, Iran, Turquie. En Corée du Nord on crut d’abord à une tentative de déstabilisation Américaine, puis le régime de Kim Jong-un finit par s’exprimer à son tour sur le sujet.

Feven se remémora l’endroit exact où elle se tenait lorsqu’elle l’avait entendue. Elle venait tout juste de rentrer de l’école, quand sa mère, les mains dans un grand bol de farine et le téléphone coincé entre l’épaule et l’oreille, lui annonçait :

— Dieu nous a fait un cousin.

Comme elle ne comprenait pas, Feven avait allumé la télévision ; c’était sur toutes les chaînes. Le monde entier s’enflammait pour le premier organisme venu d’une autre planète. Personne ne savait vraiment ce qu’était Zôê, ni comment il ou elle avait pu survivre à un voyage de milliards de kilomètres sur une astéroïde.

Les trois scientifiques à l’origine de la découverte venaient d’ajouter pour toujours leur nom à l’histoire, et tous les journaux du monde se les arrachaient. La plupart des chaînes de télévision, d’ailleurs, dissimulaient leur incapacité à obtenir une interview avec eux en invitant des soi-disant spécialistes de la question extra-terrestre — jusqu’alors considérés comme des illuminés et soudain devenus, grâce à Zôê, parfaitement normaux.

C’était il y a trois ans.

La vidéo poursuivit.

Un peu partout sur la planète, on délaissait ses activités quotidiennes ; quelque chose se passait. Les salles de cours des universités se vidèrent.

À Paris, dans les jardins du Luxembourg, une poignée de professeurs et leurs élèves créèrent un premier rassemblement, retransmis en direct sur le net. Ouvert à tous, le groupe grossit rapidement pour devenir un espace d’échanges duquel émergea bientôt une question essentielle :

« Qu’est-ce que cette rencontre inattendue pourrait changer ? »

La vidéo s’arrêta un instant sur cette question, comme pour inciter son audience à y réfléchir.

Les images de Paris en liesse poussèrent les mots blancs hors de l’écran noir. Les plus grandes villes du monde — parce qu’il fallait bien montrer celles-ci — se succédaient les unes après les autres, achevant de convaincre le spectateur de la nature universelle des évènements.

À seize heures, à Paris, les bureaux commencèrent de déverser leurs employés dans les rues déjà animées. Certains, au lieu de rentrer chez eux, flânèrent un peu plus longtemps qu’à l’accoutumée dans les parcs, sur les places, ou en terrasse des cafés. La ville était en fête.

Les télévisions, se rappela Feven, étaient tournées vers la rue comme lors d’une finale de coupe du monde de football. Elles diffusaient en boucle les premières — et les seules — images de Zôê. L’organisme, d’une blancheur fantomatique, ne mesurait que quelques millimètres, et n’avait apparemment rien de « vivant ». Mais sur une des vidéos, pendant une seconde, on pouvait le voir bouger. C’était généralement le moment où les badauds s’exclamaient, frissonnaient, exultaient, se félicitaient les uns les autres, comme si leur équipe favorite venait de triompher.

Feven, après avoir appris la nouvelle, s’était installée à sa fenêtre, confortablement, comme on s’assoit devant son poste de télévision. De là elle pouvait voir la rue qui charriait ses passants d’un parc à l’autre. Elle se souvient qu’on avait monté à la hâte, dans le parc le plus proche, une vaste scène devant laquelle la foule s’était petit à petit rassemblée. Le balai des monteurs, des ingénieurs du son, des artistes venus tester les micros ; les uns-deux, les guitares électriques ; rien ne semblait organisé, et pour cause ! Ce jour-là, rien ne l’était.

Feven se reprocha tout à coup son manque d’attention, et recula la vidéo de quelques minutes.

Au soir du douze juin 2018, tandis que des millions de personnes descendaient dans les rues, les réseaux sociaux s’enflammaient pour un mot clé qui, sans le savoir, serait à l’origine du mouvement Star Peace :

#letsmeet. En français : #rencontronsnous.

En quelques heures, le mouvement fit boule de neige. Les médias conventionnels, sans doute pressés de partager l’information, relayèrent à la hâte le message.

« À sept heures du soir, à Nathan Phillips Square, à Toronto. »

« Rendez-vous à Huashan 1914 Creative Park, à Taïpeï. »

« Frères et sœurs du Lesotho, retrouvons-nous à la frontière, à Maseru ! »

L’Afrique du Sud et son voisin, la Chine et la Russie, la France et l’Allemagne, le Venezuela, l’Iran, les États-Unis et le Mexique… à minuit, heure de Paris, la géopolitique perdait les pédales. L’existence d’une autre forme de vie plaçait l’humain non plus en haut de l’échelle, fils unique de la création, mais quelque part ailleurs. Grâce à Zôê, on se demanda soudain ce que signifiait ces frontières imaginaires qui scarifiaient la Terre ?

Les rencontres demeurèrent pacifistes jusqu’à ce qu’une jeune femme, Marsha G. Shelton, soit abattue à San Diego, tandis qu’elle revenait d’une incursion au Mexique. Le Mexique, outré, appela néanmoins au calme, les États-Unis, sous l’administration Trump, accusèrent leur voisin du crime.

Ce fut la première information qui parvint à faire de l’ombre à l’arrivée de Zôê.

La vidéo diffusa au ralenti des images de la jeune femme, suivies de réactions confuses d’hommes et femmes politiques.

En France, à cette heure-là, Feven dormait. Elle n’avait appris la nouvelle que le lendemain.

Ça, et le reste.

À trois heures du matin, un nouveau mouvement naissait. Des milliers d’anonymes se massaient aux frontières, décidés à passer librement d’un pays à l’autre. Dans certains cas, le franchissement se faisait sans heurt. Dans d’autres, en dépit des avertissements, puis des répressions policières.

Dans plusieurs pays, Twitter, alors largement utilisé pour organiser les rassemblements, fut bloqué. Puis, un pirate informatique, sous le pseudonyme de Piet Hein — le célèbre corsaire — parvint à mettre en place un réseau alternatif que les gouvernements eurent toutes les peines du monde à réduire au silence.

À chaque minute, un nouveau foyer de révolte naissait, quelque part, sur la planète. Dans les premières heures, on ne pensait pas qu’on arriverait à se parler. Que ce fut Zôê, ou Marsha qui fut à l’origine du mouvement, ou simplement la privation de liberté, la faim, les discriminations, la cause environnementale… D’une manière ou d’une autre, on s’entendait sur au moins un point :

La nuit du douze juin était une chance unique de rendre à l’humanité sa dignité.

Les conservateurs s’inquiétaient, les libéraux jubilaient. Les communistes se réveillaient, les ultra-nationalistes enrageaient. Les indécis regardaient la télévision en donnant leur avis. Chacun se préparait à défendre ses idéaux, et la situation échappa bientôt à tout contrôle.

À cinq heures du matin, au Théâtre national de Chaillot, un jeune intellectuel du nom de Joseph Evren prit la parole devant une salle en effervescence.

« Hier encore nous étions seuls. »

Feven avait entendu son discours des dizaines de fois, elle le connaissait presque par coeur. D’abord Joseph racontait combien la rencontre avec Zôê avait atteint le coeur de toute l’espèce humaine. Il évoquait ensuite l’idée d’une vérité nouvelle, devenue soudain plus grande que nos vérités les plus sacrées. Il la décrivait comme un filet de sécurité à nos inquiétudes, à nos disputes, à nos errances. Cette vérité ôtait à l’humain le devoir de ressembler à Dieu. Joseph appelait cela l’innocence retrouvée. Il décrétait la nuit du douze juin comme celle où on avait pris de court les impostures. Le monde de demain, celui où Feven vivait, serait un endroit privé d’états, de gouvernements, de présidents…

Là-dessus, il s’était trompé. On avait encore, trois ans plus tard, des élections et des injustices sociales. Mais il y avait aussi, rescapé de la nuit du douze juin, Star Peace.

Feven passa le discours en avance rapide : le visage désormais célèbre de Joseph Evren s’agitait en désordre. Les images suivantes montraient le jeune homme étourdi par un tonnerre d’applaudissements. Feven avança encore un peu , puis reprit la lecture.

Dans les heures qui suivirent, le groupe auquel Joseph appartenait publia de nombreuses vidéos, discours, discussions, même des conseils pratiques pour celui ou celle qui souhaitait agir. Le site internet, traduit en anglais, allemand, espagnol, chinois et coréen par des volontaires présents sur place, fut partagé par les plus influents journaux du monde, dont le prestigieux New York Times.

À huit heures du matin, heure de Paris, un groupe d’anonymes qui travaillait sur une nouvelle version de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme décida d’approcher le problème sous un angle inédit.

L’humanité avait des droits. C’était écrit, acquis, indiscutable. L’arrivée de Zôê, en soi, n’y changeait rien. En revanche, ce qui pourrait être différent, après ce douze juin, c’était la façon de faire respecter ces droits.

Il était sept heures du matin, et il restait à peine quelques heures avant que la vie ne reprenne son cours, il fallait agir vite.

Dans les pays anglophones, on venait d’inventer le terme Star Peace, un idiome qui à ce moment-là ne représentait pas encore les idées qu’on lui connaît aujourd’hui.

Feven songea à la façon qu’avaient les Français de décrire cet évènement. Ils disaient : « Les Anglais ont inventé la marque, les Français le produit ».

Le constat de Joseph Evren était partagé par tous : les droits de l’être humain étaient bafoués tous les jours, partout, et il n’y avait aucun recours pour les victimes. On parlait de progrès, et pourtant il y avait chaque jour plus d’inégalités. La société, par principe créée par tous, pour tous, n’était ni plus ni moins qu’un système aux règles mathématiques. Comment l’homme, épris de liberté, avait-il pu accepter de se laisser gouverner par une formule ? Par un code dépourvu d’humanité et dont on avait depuis longtemps perdu la clé ?

On accusait l’autre, toujours, c’était l’autre.

C’est à sept heures trente que Karol Oldrich, de l’université de Nitra, en Slovaquie, fit son discours sur la dignité humaine, suivi, à huit heures par le discours sur les responsabilités de l’individu dans la société humaine, de Shawn Robinson, retransmis depuis Boston.

Feven se remémora le matin du treize juin, quand elle s’était réveillée pour aller à l’école. Son téléphone portable débordait de notifications, messages, invitations en tout genre. Elle se souvint comment sa mère, probablement elle-même absorbée par les nouvelles, avait oublié de faire irruption dans la chambre de sa fille ce matin-là.

Parmi les messages qu’elle avait reçus durant la nuit, il y avait cette invitation sur Facebook. Rejoignez le groupe « Star Peace ».

Elle avait ouvert la page, et aperçu des messages de bienvenue, des appels à la paix, des portraits d’anonymes, et un nombre de membres absolument hallucinant. Cent millions. Feven avait cru mal lire. Cent millions de membres, dans un groupe créé trois heures plus tôt ? Elle avait cliqué sur « rejoindre », avant de partager l’invitation à son tour. Elle se souvient encore du sentiment grisant qu’elle avait ressenti après son geste.

À Paris, le groupe terminait le premier jet de son manifeste. Il le nommait sobrement « Boussole ». De nombreux paragraphes furent ajoutés dans les heures et les jours qui suivirent, mais ce texte est aujourd’hui considéré comme la base du mouvement Star Peace.

Feven observa la photo de l’original, manuscrit, figé sur son écran. Elle avait lu « Boussole » des dizaines de fois ; elle avait une copie punaisée au-dessus de son lit.

Le mouvement Star Peace ajouta une traduction du manifeste sur sa page, et bientôt un troisième texte vint rejoindre le groupe. Ce dernier texte proposait la création d’un jury universel, chargé de faire appliquer les droits universels de l’être humain. Chaque mois on choisirait cinquante hommes et femmes, de toute origine et de tout milieu, pour représenter l’espèce toute entière. Les membres seraient tirés au hasard parmi la communauté Star Peace, et leur unique outil serait la volonté de défendre la dignité des faibles, partout où leurs droits étaient bafoués.

Cette proposition fut soumise à un vote sur les réseaux sociaux. Loin de faire l’unanimité auprès des élites et des gouvernements, le vote fut tout de même validé par de nombreux politiciens et célébrités. De grands groupes tels que Google et Facebook mirent à disposition leurs ressources pour en faciliter l’exécution.

Le partenariat des marques avec Star Peace s’arrêta là.

Le seize juin 2018, le premier jury fut formé. Il fut dissous quatre jours plus tard, pour cause d’irrégularités. De nombreuses voix s’élevèrent contre le mouvement Star Peace.

Le trois juillet, un nouveau jury fut élu.

Il tint bon.

Depuis, tous les trois du mois, cinquante anonymes ont la possibilité d’influencer le cours de l’histoire.

Feven jubilait.

C’est votre tour.

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4 réflexions au sujet de « Zôê »

    1. Merci! On peut y croire, oui. Pour cite André Gide: « La peur du ridicule obtient de nous les pires lâchetés. Combien de jeunes velléités qui se croyaient pleines de vaillance et qu’a dégonflées tout à coup ce seul mot d’ Utopie appliqué à leurs convictions, et la crainte de passer pour chimériques aux yeux des gens sensés. Comme si tout grand progrès de l’humanité n’était pas dû à de l’utopie réalisée ! Comme si la réalité de demain ne devait pas être faite de l’utopie d’hier et d’aujourd’hui – si l’avenir consent à n’être point la seule répétition du passé, ce qui serait la considération la mieux capable de m’enlever toute joie de vivre. Oui, sans l’idée d’un progrès possible, la vie ne m’est plus d’aucun prix – et je fais miennes ces paroles que je prêtais à l’Alissa de ma Porte Étroite : Si bienheureux qu’il soit, je ne puis souhaiter un état sans progrès… et ferais fi d’une joie qui ne serait pas progressive. »

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