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Révise tes classiques ! EP 7 — S. de Beauvoir, La force de l’âge, partie 1

Après être tombé sous le charme de l’écriture de S. d. B. dans Mémoires d’une jeune fille rangée, le premier tome de son autobiographie, j’ai couru acheter le second:

La force de l’âge

Publiée en 1960 chez Gallimard, l’autobiographie commence là où s’arrêtait le premier tome. On est en 1929, Simone vient de recevoir l’agrégation de philo et commence à enseigner. Le monde s’ouvre à elle et à l’homme qui partagera son destin et ses réflexions: Jean-Paul Sartre.

On y découvre le Paris et la France des années 30, d’avant-guerre, et sous l’occupation. On y rencontre les jeunes Weil, Camus, Marais, Cocteau, Prévert, et toute une myriade de gens qui ont marqué l’histoire de l’art et la société. On y tremble lorsque Sartre est fait prisonnier, on y a faim pendant les privations de la guerre, on s’interroge devant les grandes questions de la vie, on y découvre la naissance de monuments de la philosophie ; enfin, on s’y amuse, tandis que la narratrice goûte à la liberté et s’en éprend.

La force de l’âge fait 800 pages. C’est une aventure, une épopée, dont on n’anticipe jamais la portée car Simone de Beauvoir ne maquille pas les faits, elle les raconte, elle les décrit, elle n’oriente pas. Elle ne fait ni dans le sensationnel, ni dans le moralisme. Les idées de Simone passent en nous car on apprend à la connaître au fil des pages, et de là à l’aimer il n’y a qu’un pas.

Les pages que j’ai cornées

J’aime lorsque un passage dans un livre me saute aux yeux, me frappe par sa justesse, son intelligence, sa hauteur sur la réalité. Voici mes favoris.

 

Dans le premier extrait, Simone de Beauvoir parle de la solitude qu’elle comble par l’instauration de nouvelles habitudes.

Une habitude c’est presque une compagnie, dans la mesure où une compagnie n’est bien souvent qu’une habitude.

 

Dans l’extrait ci-dessous, elle parle de leur (elle et Sartre) non-intervention dans les affaires du monde.

Nous n’étions décidément jamais tout à fait pour rien. Cela nous paraissait normal puisque à nos yeux le monde et l’homme, je l’ai dit, demeuraient encore à inventer. J’ai déjà indiqué qu’il n’entrait pas de désenchantement dans notre négativisme, au contraire : nous réprouvions le présent au nom d’un avenir qui se réaliserait certainement et que nos critiques mêmes contribuaient à façonner.

 

À propos de ceux qui n’ont pas su anticiper la seconde guerre mondiale.

Il est dangereux et souvent néfaste de sacrifier aux leçons du passé la neuve réalité du présent : mais pour eux le passé avait pesé si lourd qu’on comprend qu’ils soient tombés dans ce piège.

 

À propos de ce qu’elle appelle « mon rêve de schizophrène ».

Moi, je poursuivais avec entrain mon rêve de schizophrène. Le monde existait, à la manière d’un objet aux replis innombrables et dont la découverte serait toujours une aventure, mais non comme un champs de force capable de me contrarier. Je m’explique par là la manière capricieuse dont je m’en informais. Les problèmes économiques et sociaux m’intéressaient, mais sous leur aspect théoriques ; je ne me préoccupaient des évènements que s’ils dataient d’un an, de quelques mois, s’ils étaient pétrifiés en choses. (…) Pour éclaire les faits où je ne voyais qu’un fatras, il aurait fallu anticiper l’avenir : je ne voulais pas. L’avenir lointain, j’y croyais : il était déterminé par une dialectique qui finalement donnerait raison à mes révoltes, à mes attentes. Ce que je n’acceptais pas, c’est qu’au jour le jour, dans ses détails et ses détours, l’histoire fût en train de se faire et qu’un lendemain imprévu s’indiquât à l’horizon sans mon aveu. Alors je me serais sentie en danger. Le soin que j’avais de mon bonheur m’imposait d’arrêter le temps, quitte à me retrouver quelques semaines, quelques mois plus tard dans un temps autre, mais également immobile, étale, sans menace.

 

L’homme, l’humanité et l’humanisme:

Sartre avait en horreur certaines catégories sociales, mais il ne s’en prit jamais à l’espèce humaine en général : sa sévérité visait seulement ceux qui font profession de l’aduler. (…) « Vous n’aimez pas les animaux ? — Je n’aime pas les gens qui aiment les animaux », dit-il. C’était exactement l’attitude Sartre à l’égard de l’humanité.

 

Sur le jugement (à tort ou à raison) par ses proches:

Il n’y a pas de pire malédiction, pensais-je, que d’être traité en coupable par des juges respectés ; une condamnation sans appel devait définitivement pervertir les rapports qu’on entretient avec soi-même, avec autrui, avec le monde, et vous marquer pour toute la vie.

 

Sur l’universalisme et l’essentialisme:

Sur un grand nombre de points, j’étais — Sartre aussi, quoique peut-être à un moindre degré — déplorablement abstraite. Les classes sociales, j’en reconnaissais la réalité ; mais par réaction contre les idéologies de mon père, je protestais si on me parlait du Français, de l’Allemand, du Juif : il n’existait que des personnes singulières. J’avais raison de refuser l’essentialisme. Je savais déjà à quels abus entraînent des notions telles que l’âme slave, le caractère juif, la mentalité primitive, l’éternel féminin. Mais l’universalisme auquel je me ralliais m’emportait loin de la réalité. Ce qui me manquait, c’était l’idée de « situation » qui seule permet de définir concrètement des ensembles humains sans les asservir à une fatalité intemporelle.

 

Ça va ? Vous tenez le coup ? Alors on fait une petite pause gif et on continue.

giphy

Et c’est reparti.

 

À propos de la jalousie et de sa relation avec Sartre:

Je la rencontrai ; elle me plut et je n’éprouvai à son égard aucune jalousie. C’était pourtant la première fois, depuis que nous nous connaissions, qu’une femme comptait pour Sartre et la jalousie n’est pas un sentiment que je mésestime ou dont je sois incapable. Mais cette histoire ne me prenait pas à l’improviste, elle ne dérangeait pas l’idée que je me faisais de notre vie puisque, dès le départ, Sartre m’avait prévenue qu’il aurait des aventures. J’avais accepté le principe et j’acceptais le fait, sans difficulté ; je savais à quel point Sartre était buté dans le projet qui gouvernait toute son existence : connaître le monde et l’exprimer ; j’avais la certitude d’y être si étroitement associée qu’aucun épisode de sa vie ne pouvait me frustrer.

 

Sur le bonheur de vagabonder:

Gavée de chlorophylle et d’azur, j’avais plaisir à m’arrêter, dans des villes ou des villages, devant des pierres que l’homme avait ordonnées. La solitude ne me pesait jamais. Je m’étonnais inlassablement des choses et de ma présence ; cependant, la rigueur de mes plans changeait cette contingence en nécessité. Sans doute était-ce là le sens — informulé — de ma béatitude : ma liberté triomphante échappait au caprice, comme aussi aux entraves, puisque les résistances du monde, loin de me brimer, servaient de support et de matière à mes projets. Par mon vagabondage nonchalant, obstiné, je donnais une vérité à mon grand délire optimiste ; je goûtais le bonheur des dieux ; j’étais moi-même le créateur des cadeaux qui me comblaient.

 

Vous voici arrivés à la fin de la partie 1 des extraits choisis de La force de l’âge, de Simone de Beauvoir. La suite la semaine prochaine.

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