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Retour à Hettingen

Screen+Shot+2017-05-03+at+11.57.41+AMLE TRAIN EST D’UNE RÉGULARITÉ SURPRENANTE. Les traverses se succèdent au son des tagadam – tagadam. La cabine se balance en rythme. Les arbres nus passent et repassent derrière la vitre froide.

Le train suit son chemin tout tracé, sans se soucier du décor qu’il traverse. Tantôt, c’est un ruisseau qu’on enjambe, plus tard une montagne qu’on perfore. Parfois, quand les rails longent une route, on se découvre des compagnons de voyage éphémères. Une voiture et un camion, coincés derrière une mobylette. Pendant une minute, on observe les conducteurs, ils nous deviennent familiers. On partage l’habitacle avec eux, l’odeur de tabac, les miettes sur le siège passager et la musique. Laquelle ? La radio peut-être. Et puis inéluctablement, ils disparaissent, happés par l’horizon comme le nom des acteurs à la fin d’un film.

J’ai la sensation très nette d’entendre un cœur battre sous mes pieds, tagadam — tagadam. Je sens le rêve arriver, je me réjouis. C’est un long trajet.

Je dirige mon esprit vers des contrées agréables : une balade en forêt, un tour en bateau. Mais il semble que je ne sois pas encore libre ; les images se tordent, la forêt est froide, le bateau prend l’eau. Invariablement, mes pensées retournent aux problèmes qui me préoccupent. L’université ? Je me demande si je n’arriverais jamais à rien. Mon instinct me dit d’arrêter les cours. Je lui réponds de se taire. Cela fait des années que je l’ignore, je ne vais pas l’écouter maintenant. De plus, on ne négocie pas avec le terrorisme. Il me faut continuer dans ma voie, encore un peu. Il sera tant de songer à l’avenir quand j’aurai mon diplôme.

Je pense à l’argent qui manque parfois, et à la solitude qui ne manque jamais. Et si je travaillais dans un bar à mi-temps ? Mon esprit, avec la délicatesse d’un film américain, me change en serveur. Veste sans manches, tablier et cravate noire. Il est 18 h, il n’y a personne. J’installe des tables et des chaises, je choisis la musique, je joue du chiffon partout, comme le font sans doute les barmans. À 20 h, l’établissement se remplit, je distribue des sourires en virevoltant, un plateau à la main. Un riche mécène me donne un énorme pourboire. Demain, j’achèterai du steak. Dans le train, mon estomac gargouille.

Je pense à cette fille que je vois parfois, Elle — c’est son prénom. J’aimerais bien l’aimer. On pourrait vivre ensemble, on irait à la fac, on ferait les courses le mardi, on aurait des amis, on serait fous l’un de l’autre. Peut-être que ça viendra, à force d’essayer.

J’ouvre un œil, puis entreprends de fouiller mon sac à dos en quête d’un encas. Rien. Je m’en doutais. Je façonne mon blouson pour en faire un oreiller de fortune. Je pose ma tête dessus, non, c’est un peu bas. J’ondule du bassin tout en réajustant ma couchette. Les arbres s’évaporent.

Tagadam — tagadam.

J’imagine une autre fille, une qui serait plus facile à aimer. Je lui donne une chevelure de jais, de grands yeux bruns, un visage expressif, capable d’illustrer toutes les émotions de la vie. Je la nomme Sara. Et puis je pense à cette Sara qui était en classe avec moi au lycée, et qui, une fois de plus, vient tout gâcher. Vickie. Oui, appelons-la Vickie, je n’en connais pas.

Vickie est assise à côté de moi, je la verrais si j’ouvrais les yeux. Elle est nerveuse à l’idée de rencontrer mes parents. Je lui dis de ne pas s’en faire que tout le monde l’aimera. Je masque mon excitation pour atténuer son angoisse et ne mentionne pas combien je suis fier d’elle. C’est la fiancée parfaite.

Elle se met à dessiner sur un de ses carnets, un de ces mondes où je ne peux pas la suivre. La pointe de son stylo ne quitte pas le papier. Elle trace une ligne droite, une courbe, elle revient sur elle-même. Vickie tourne son feuillet d’un quart pour achever un personnage, l’encre est sur le point de devenir quelqu’un. Un soudain balancement du wagon vient perturber la routine bien huilée du trajet. Vickie peste quand la pointe de son crayon est arrachée à sa destination.

Tagadam — tagadam. J’essaie de deviner si on est encore loin. J’écoute, je compte les secondes. Il doit être aux environs de 17 h et j’imagine que la lumière baisse derrière la vitre.

Je pense à mon père qui nous attend sûrement sur le quai, impassible, comme s’il n’avait pas bougé depuis mon départ. Il porte le même gilet, les mêmes lunettes au bout des mêmes cordelettes, oubliées sur sa poitrine. Il ne dit rien quand j’arrive, il fait « Bon, bon. », quand je m’en vais. Il est là bien avant que j’atteigne le quai, et j’imagine qu’il reste longtemps après mon départ, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus distinguer qu’un emmêlement de voies vides. Je devine son excitation à l’idée de rencontrer ma fiancée… Une artiste ! Pensez donc !

Je songe à mes meilleurs amis et à leurs vies qui continuent sans moi. À la petite fille de l’un, au grand garçon de l’autre, à leurs amours et à leurs déboires, qu’on célèbrera quand même, quand on parviendra à se voir. C’est vrai que pendant les fêtes c’est difficile, et puis on est tous très occupés.

Je pense à ma mère qui a attendu que je m’éloigne pour vieillir. Trente ans sans qu’elle bouge, et voilà ! Le temps me la vole. Je me demande si j’aurais dû rester. Si ça lui va. Tout ça. Ma vie.

Je rêve aux enfants que j’aurais peut-être, si Vickie veut bien. Ils nous rejoignent sur la banquette du train. Je tâche de lire leurs pensées, ils me demandent si Papy nous attend sur le quai de la gare. Je dis que oui.

Une vibration plus forte m’arrache à mes rêveries. Mon voisin me regarde. Je l’observe, il tourne la tête. Derrière lui, un monsieur moustachu pianote sur sa pipe, impatient. Son épouse lit un livre, puis le ferme à moitié en conservant un doigt à l’intérieur. Elle examine la couverture d’un air perplexe. Je me dis qu’elle l’a peut-être déjà lu et qu’elle ne s’en souvient pas. Je me demande s’ils vont quelque part où s’ils en reviennent.

Sur la banquette qui me fait face, deux ados sont blottis l’un contre l’autre et visionnent un film sur un smartphone. Ils partagent une paire d’écouteurs qui ont la manie de tomber dès que l’un d’eux regarde ailleurs.

Appuyé contre le montant de la porte, un musicien somnole avec entre ses jambes une guitare. Le contrôleur arrive dans sa veste trop grande et lui demande son titre de transport. Le jeune homme semble s’éveiller et, paniqué, se met à chercher dans les poches de son blouson fripé.

Je présente mon billet. Je l’examine en pensant que dans une minute il n’aura plus aucune valeur. Je frotte un peu mes yeux, je ne veux pas qu’on voie qu’ils ont pleuré.

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