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Archive: Sous la Lune (2005)

Sous la lune

Une brume qui se balance, s’enfuit vers l’est, deux pas de danse. Un nuage sautille avec la légèreté d’une puce sur l’étroite route de macadam. Il m’embrasse soudain, déposant sur mes lèvres la trace veloutée de mille perles d’eau. J’observe à gauche, l’herbe luit à peine dans le reflet de la lune ; léger éclat d’argent qui m’attire. Au-dessus de la petite butte verdâtre, les clapotis de l’eau se font échos, au rythme des poissons curieux qui crèvent la surface. L’odeur, c’est ce qui me rend vivant, c’est ce parfum d’herbe et d’eau, d’air et de brume, de terre remuée, simple bille foulée du pied, qui se glisse sous la semelle sans crier gare.

Octobre est là. La nuit m’a appelé, je l’ai rejoins. Avec elle, le sourire d’une femme, la plus formidable de toutes, parce que c’est la mienne. Mes cheveux sont moins long aujourd’hui, mais je l’aime toujours autant. Le temps a passé, et pourtant, j’ai toujours cette impression de nouveauté. Il me reste des choses à apprendre, des tas, et elle me les donne parfois, au détour d’une phrase, ou cachées dans les plis de sa robe. Ma femme est comme la nuit, comme ma nuit : celle-ci, celle des étangs et des petites routes, des ronds dans l’eau et des murets, là, ici où la brume devient gracieuse.

Ce soir, je suis sans elle. Elle n’est pas vraiment loin, mais je suis seul sur la route. Au bord de l’étang, les canards dorment, ou font semblant. Un petit rat traverse soudain la bande herbeuse avant de disparaître dans le miroir brun. C’est drôle, on aurait dit qu’il portait un maillot, et qu’il avait plongé les pattes avant collées l’une contre l’autre – le rêve n’attend pas qu’on le retrouve, il vient de lui-même sitôt les lumières éteintes.

La lune est pleine, elle est magnifique. Juste sous le disque immaculé, un nuage se déguise en crème fouetté, puis semble vouloir se transformer en fausse barbe, pour faire sourire les hommes dans leurs immeubles d’acier. Moi, je souris. Elle aussi, d’ailleurs.

Me voilà donc, non loin de la demeure où j’ai grandi jusqu’à toucher ciel, près de cet étang où je pêchais, enfant, et où je pêche encore parfois aujourd’hui. Il fallait y voir les carpes, les brochets, les tanches, et la friture que je taquinais sitôt le printemps venu. Je m’y rendais avec les autres enfants du village, pendant les grandes vacances. Fiers comme des rois sur nos vélos, nous traversions la route principale, pour aller à la Planquette, et saluer ce bon vieux Maurice, comme les futurs adultes que nous devînmes. Plus tard, je pris l’habitude de venir avec d’autres amis, ceux du lycée. Nous étions fiers comme des rois dans nos voitures. Nous suivions les étroites routes de campagne pour venir boire une bière chez Maurice, encore, et toujours.

Et puis, je rencontrai ma femme, dans une bulle d’air au fond de l’eau. Elle était prisonnière, sous un nénuphar, quand enfin je vins prendre sa main, une fois pour toutes. C’était une perle d’amour, qui, heureuse d’exister enfin, m’éclatait au visage, comme une bulle de savon nous éclate au cœur, comme la première fille qu’on n’oubliera jamais. C’est ma princesse, mon épouse dans l’univers, ma femme dans nos petits papiers.

Elle croit en moi, elle sait que le meilleur va survenir, sous les souvenirs d’un avenir aux parfums de terre et d’eau, d’encre et de papier, comme autrefois.

Je commence à marcher ; peut-être la trouverais-je, ma puce, derrière ce cafard causé par l’absence. Si j’atteins le sommet de cette colline, alors je pourrais m’endormir avec la certitude d’être attendu quelque part, par un café qui à du retard.

Mes pas se répondent, ces chaussures sont trop bavardes, je n’aurais pas dû prendre deux jumelles. Enfin, le vendeur n’avait que celles-ci. Je continus de marcher sur la route déserte, en flânant en chemin. La brume danse juste devant moi, marchant avec la même nonchalance que ce visiteur familier. A vrai dire, ce petit nuage qui s’étendra bientôt dans l’herbe pour l’arroser me fait rire. Il sautille avec lenteur, on dirait un éléphant d’eau qui se balance d’un côté à l’autre de la voie. Je le suis. Bientôt, je le dépasse, il s’est pris dans une toile d’araignée. La lune est belle. Elle a une présence n’est-ce pas ? Nous ressentons cette énergie, cette force qui attire nos regards, telle une mer de tranquillité, où les navires demeurent à quai.

Je détache à regrets mes yeux, et en jette un sur ce vieil arbre dans la prairie. Il est toujours là, comme un éternel amoureux des lieux. Ses feuilles s’envolent dans le lointain, là où quelqu’un pourra les lire, mais ses racines sont ici, profondément enfoncées dans le sol. L’arbre est toujours là, mais je suis sûr que s’il le pouvait, il irait retrouver ce sourire, et cette main qui le caressait et le caresse toujours, sous les traits d’une femme poisson, qui nage enfin dans le bonheur.

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